par Sandrine Côté, Larissa St-Amand-Valente et Dounia Karame

Image de couverture, traduction:  “Fulfill your duty – the road we shall give to the people, the party and to Tito”

 

INTRODUCTION

La guerre de l’ex-Yougoslavie a marqué la vie de plusieurs individus. La violence, la haine ainsi que plusieurs injustices ont eu lieu durant ces années de souffrances. Les différences ethniques et la religion ont su marquer une barrière entre certaines communautés et de ce fait, plusieurs problèmes se sont développés, et ce, majoritairement, chez les Bosniaques. Ainsi, comment l’identité et le nationalisme bosniaque se sont-ils développés au fur et à mesure des années? Dans le cadre d’une recherche portant sur l’évolution des revendications nationalistes dans les Balkans, nous tenterons de faire un portrait détaillé de l’évolution du nationalisme sur le territoire de l’actuelle Bosnie-Herzégovine. D’une part, nous étudierons le contexte historique ayant mené à la résurgence des nationalismes à la mort de Josip Broz Tito, et d’autre autre, il sera question d’une analyse de l’apparition de gouvernements nationalistes et de leurs discordes ayant mené à la guerre en Bosnie. Finalement, nous examinerons les vestiges idéologiques laissés par cette guerre et la possible montée du nationalisme en Bosnie contemporaine. Notre intervention sur ce sujet sera explorée à partir de plusieurs approches disciplinaires, dont celle de la politique, de la sociologie et de l’histoire.

 

PROBLÉMATIQUE

L’objectif de cette recherche est d’analyser les mouvements politiques influencés par le nationalisme en Bosnie. Cette recherche sera donc divisée en trois temps: de 1945- 1980, de 1981-1990 et de 1999 à 2006. Le projet de recherche portera sur l’évolution du nationalisme puisque ce principe a incontestablement influencé la couleur du conflit en Bosnie. Celui-ci continue à être un élément substantiel dans le monde politique actuel des Balkans. L’évolution des sentiments nationalistes des différents peuples vivant en Bosnie d’une époque à l’autre nous paraît fascinante, et ce, à la fois pour comprendre l’avènement de la guerre, pour comprendre l’incidence des acteurs importants dans le conflit ainsi que pour comprendre les enjeux actuels et futurs auxquels fait face le peuple bosnien. Enfin, cette recherche nous permettra d’entreprendre une étude revisitant diverses notions acquises au cours de notre passage au cégep. De ce fait, la visite de la Bosnie-Herzégovine nous permettra de prendre le pouls des revendications nationalistes contemporaines. Nous pourrions même discuter avec certains habitants quant à leur perception du nationalisme et de l’avenir politique général de leur pays.

 

Définition des termes ou concepts centraux dans l’objectif de recherche

Pour comprendre l’évolution des sentiments nationalistes des trois grands camps impliqués dans la guerre en Bosnie, il faut d’abord définir le concept complexe du nationalisme. De prime abord, on pourrait dire que le sentiment nationaliste est l’attachement, l’identification, et le soutien d’un individu à sa nation, parfois à l’exclusion ou au détriment des intérêts des autres nations. (Tourev, s.d.). Le nationalisme peut aussi être un outil politique visant à protéger avant tout les intérêts d’une nation se percevant comme étant (ou étant) opprimée. Plusieurs mouvements nationalistes souhaitent devenir indépendants de la domination d’une nation ou d’un pouvoir plus grand n’ayant pas leurs intérêts à cœur. D’autres nationalistes souhaitent affirmer leur place politique et culturelle dans l’État ou le territoire qu’ils habitent. Le sentiment nationaliste se base donc sur la perception d’un passé, d’une culture, d’une langue et d’une religion commune. (Tourev.s.d.). Les discours nationalistes se basent souvent leurs revendications sur le concept de l’autodétermination des peuples ou de contrat social mis de l’avant par les philosophes des Lumières tels que Locke et Rousseau, puis appliquée concrètement durant les Révolutions américaine et française. Les concepts de contrat social et d’autodétermination des peuples sont des notions apprises lors d’un cours d’Histoire où il était question de revisiter des événements passés et d’analyser leur incidence sur la formation de nos sociétés.  L’autodétermination des peuples est un droit inscrit dans la Charte des Nations Unies, cependant ce principe peut s’opposer au droit à l’intégrité territoriale d’un état. (Féron, s.d). Donc, dans un conflit comme celui de la lutte de l’indépendance des Albanais du Kosovo, la Serbie considère tous ses citoyens (les Albanais kosovars et la minorité serbe) comme étant un peuple uni, alors que les Albanais du Kosovo s’affirment comme étant un peuple distinct voulant leur propre souveraineté. Il y a donc deux identités nationalistes qui s’affrontent. (Popov,1998)

Le sentiment nationaliste peut aussi se traduire par une volonté de domination et de grandeur. (Tourev. s.d.). Ainsi, les nationalistes peuvent parfois aller chercher une ancienne période de domination pour justifier certains « droits qui [leur] sont dus » (Tourev, s.d.), ou pour allier la nation contre un « ennemi commun ». (Tourev, s.d.).  Ceci est notamment remarqué dans les discours nationalistes serbes dénonçant leur ”mauvais traitement” au sein de la Yougoslavie par les autres Républiques.

L’UNESCO décrit le concept de nation comme étant une « Communauté politique établie sur un territoire défini, et personnifié par une autorité souveraine. » (Unesco.2017).

Les conflits qui s’avérant avant et après la chute de la Yougoslavie font le portrait d’un nationalisme pouvant être qualifié de nationalisme ethnique (et religieux). C’est-à-dire la défense des intérêts politiques d’un groupe ethnique spécifique, en particulier de son indépendance nationale ou de son autodétermination. (Oxford dictionnaire, 2019).  Cependant, le concept d’ethnie est lui aussi à définir afin de comprendre concrètement les enjeux entourant cette région des Balkans occidentaux. Un groupe ethnique est défini comme étant une communauté ou population composée de personnes partageant un même héritage culturel ou une même origine. (Oxford dictionnaire, 2019). Les concepts d’identité, de culture, de nation et de nationalisme sont difficilement expliqués et plusieurs intellectuels ont mis de l’avant différentes théories pour les expliquer. Dans cet essai nous présenterons quelques écoles de pensée des différentes théories du nationalisme.  Ces théories sont particulièrement expliquées d’un point de vue sociologique, c’est-à-dire qu’on observe l’impact de la société sur les actions et les pensées des humains ainsi de comprendre comment celles-ci influencent la société à leur tour. La sociologie étudie donc les faits sociaux influençant le comportement humain, les structures sociales et les interactions sociales. (Fecteau, 2018). Puisque le concept de nation est largement entendu comme étant une construction sociale, il est important de comprendre d’où viennent les enjeux qui lui sont reliés.

 

Les théories du nationalisme

Le primordialisme est un concept sociologique utilisé par Edward Shils, celui-ci affirmant que les liens qui unissent les individus d’une même « nation sont naturels, fondamentaux et irrationnels. » L’identité nationale est donc expliquée par la proximité, la langue, les coutumes et le sang. Ce n’est donc pas une construction sociale modifiable, c’est un mode d’être inchangeable naturel. Ces liens de parenté provoquent des émotions profondes et incontrôlables, non rationnelles qui assurent le maintien de celui-ci.  Ce concept est critiqué et réfuté par plusieurs intellectuels de science sociale.  (Reuter, 2017).

Pour les modernistes, ces liens sont une construction sociale. Ernest Gellner explique dans son oeuvre Nations and Nationalism que l’identité nationale serait un concept relativement nouveau dans l’optique où il ne nous vient pas de l’état de nature. Tout comme le capitalisme, la démocratie ou l’industrialisation, celui-ci serait dû à la construction de sociétés modernes et non pas à une inclinaison biologique. Pour lui, le nationalisme moderne serait d’abord apparu lors de l’industrialisation de l’Occident. Cette nouvelle époque nécessite des travailleurs équipés pour faire fonctionner diverses machines et non ultra-qualifiés dans un domaine. Il faut donc que tous partagent les mêmes qualifications de bases pour pourvoir tous les postes. Une culture nationale serait donc importante pour assurer la mobilité de tous les citoyens de cette culture. (Then & Now, 2018).  Pour y parvenir, on offre l’alphabétisation universelle et une éducation de base qui deviennent essentielles à l’identité nationale ainsi que le fonctionnement des sociétés industrielles. Bref, l’industrialisation exige des connaissances et une culture homogène, cette culture exige un système éducatif, ou du moins, une institution pouvant fournir cette information à l’ensemble de la population. Ce système éducatif ou cette institution exige un État qui le protège et le subventionne et la demande pour un tel État serait inscrite dans un sentiment nationaliste. (Then & Now, 2018).

Ensuite, le travail de Benedict Anderson a énormément eu d’influence sur la notion de nationalisme moderne. Son oeuvre intitulée L’imaginaire national porte sur une théorie selon laquelle les communautés nationales seraient « imaginées », car « même les membres de la plus petite des nations ne connaîtront jamais la plupart de leurs concitoyens : jamais ils ne les croiseront ni n’entendront parler d’eux, bien que dans l’esprit de chacun vive l’image de leur communion » (Anderson, 2002, p.19).

Dans l’esprit d’un nationaliste, il y aurait cependant une image de leur connexion, de leur proximité et de leur union. Selon Anderson, l’arrivée de la presse à imprimer a permis de présenter à la nation une histoire continue qui permet en soi d’assumer que les autres lecteurs lisent la même histoire et partagent donc le même code culturel. (Then & Now, 2018). Il propose aussi que le capitalisme ait poussé la presse à imprimer dans diverses langues afin de trouver de nouveaux marchés. Cela aurait joué un rôle dans le développement de langues qui étaient communes à de grandes populations. Ces langues maintenant de plus en plus solides et partagées ont été adoptées par des institutions ou des administrations offrant l’apparition d’une communauté imaginée encore plus vaste. Celle-ci pourrait être décrite comme le nationalisme. (Then & Now, 2018).

 

1. NATIONALISME SOUS TITO – 1945 À 1980

 

Mise en place de la seconde Yougoslavie

Le nationalisme dans les Balkans prend source dans l’opposition aux empires des Habsbourg et des Ottomans lors du XIXe siècle. (Landry, 1999, p. 16-17).

Cette recherche s’est traduite à travers deux dynamiques: une dynamique unitariste cherchant à réunir les Slaves du Sud dans une identité supranationale, sur la base d’une origine historique commune; et, de l’autre côté, une dynamique intégrationniste cherchant à réunir ces mêmes populations, mais sur la base plus restreinte d’une identité nationale précise. Au sein de la première tendance, nous retrouvons l’illyrisme et le yougoslavisme; dans la seconde, les idéologies nationales du pancroatisme et du panserbisme. (Landry, 1999, p. 17).

La première dynamique est née dans la Croatie administrée par les Austro-Hongrois. On sentait alors la nécessité de s’unir pour lutter contre les Habsbourg; par le fait même, on est retourné à la conception unitaire des Slaves du Sud, lesquels auraient des ancêtres communs, soient les Illyriens. (Landry, 1999, p. 17-18). C’est dans cet esprit que la République socialiste populaire fédérative de Yougoslavie voit le jour en 1945.

Sans le concept d’unité des Slaves du Sud promu par Tito, la mise en place du communisme n’aurait pas été possible, particulièrement suite à la rupture avec l’Union soviétique en 1948. Cette nouvelle identité yougoslave était la seule façon d’outrepasser les différences nationales. (Landry, 1999, p.19). Tito a prôné en ex-Yougoslavie une approche du pluralisme culturel; tel que vu en sociologie, il s’agit d’une posture politique favorisant la diversité culturelle et l’expression de celle-ci. Au sein des six républiques (Bosnie-Herzégovine, Croatie,

Monténégro, Serbie, Slovénie, Macédoine) formant la Yougoslavie cohabitaient plusieurs sous-cultures marquées par une forte diversité ethnique et religieuse. Le régime de Tito s’efforçait de reconnaître les particularismes culturels de chacune des communautés. (Fournier, 1997, p. 466).

Le nationalisme ethnique était la plus grande menace à la stabilité de la Yougoslavie. Il a été fortement réprimé par Tito; dans les premières années de la Yougoslavie, des milliers de prisonniers de guerre Oustachis et Tchetniks ont été tués. Les médias remettant en question ces actes de violence ont été censurés par les dirigeants. (Van Winkle, 2005, p. 14-15). En effet, durant la Seconde Guerre mondiale, les Oustachis croates assassinent des Serbes et des Juifs dans des camps d’extermination. En réponse aux Oustachis naissent deux mouvements: les Tchetniks serbes et les partisans communistes menés par Tito. (Petit futé, 2015, p. 42-43)

Pourtant, la volonté de Tito de mettre en place un sentiment de « Fraternité et unité » (slogan prôné par le Parti communiste) en Yougoslavie a vraisemblablement échoué. Malgré cette identité yougoslave promue par Tito, les tensions ethniques et les revendications nationalistes persistent. Voici quelques facteurs (historique, politique et sociologique) expliquant cette montée du nationalisme de 1945 à 1980 en ex-Yougoslavie.

 

Le legs des empires impériaux

Le premier facteur ayant contribué à la montée du nationalisme en Yougoslavie est de nature historique. La Slovénie et la Croatie, sous domination austro-hongroise, ont plutôt été occidentalisées et ont connu une modernisation économique et politique.  D’un autre côté, la Bosnie-Herzégovine, la Serbie et la Macédoine étaient sous influence ottomane. Cet empire était organisé en circonscriptions divisées selon les groupes ethnicoreligieux (Varro, p. 205-206).

Ce mode d’organisation, par lequel les communautés, reconnues sur la base de leur appartenance confessionnelle, bénéficient de « leur propre gouvernement autonome, compétent en matière de fiscalité, de culte, d’état civil et d’enseignement », a contribué « à renforcer le sentiment d’identité nationale de chacun des peuples identifiés à l’appartenance religieuse et non à un territoire particulier » (Fournier, 1997, p. 464).

Bref, les empires impériaux ont laissé une « coupure entre un Nord plus riche économique et plus “moderne” politiquement et un Sud plus pauvre et plus “traditionnel” politiquement (communautarisme ethnique) ». (Varro, p. 266).

Le système fédéral yougoslave

Le prochain facteur expliquant la montée du nationalisme sous Tito est de nature politique. La seconde Yougoslavie était une République fédérale à parti unique communiste. Tel qu’abordé en cours de politique, la présence d’un seul parti est généralement symptomatique d’un régime autoritaire et parfois à idéologie communiste. Par exemple, le Parti communiste de l’Union soviétique de Lénine exerçait une dictature de parti unique. Ensuite, un régime fédéral prévoit « l’existence de deux paliers de gouvernement, celui de l’État fédéral, ou central, et celui des États membres […], qui se partagent les divers champs de compétence législative ou de juridiction, et, par conséquent, la souveraineté politique » (Boudreau et Perron, 2016, p. 85). Dans le cas de la Yougoslavie, les États membres sont les six républiques (Bosnie-Herzégovine, Croatie, Monténégro, Serbie, Slovénie, Macédoine). Il existe différentes formes de fédéralisme: centralisateur, souple, autoritaire, coopératif, etc.

Le parti communiste de Tito a adopté une posture plutôt décentralisatrice, ce qui a exacerbé les tensions entre les différentes communautés. En ce sens, le régime communiste de Tito a cherché à effacer le nationalisme, tout en reconnaissant les particularismes. « Le simple fait d’accorder une forme de reconnaissance aux communautés nationales ainsi que de leur accorder une certaine autonomie a contribué à créer les conditions de base des revendications et de remise en question du régime en place » (Fournier, 1997, p. 466). De plus, le fédéralisme et la décentralisation du pouvoir ont laissé place à des élites nationales cherchant à servir leurs intérêts personnels. (Fournier, 1997, p. 466).

Les trois prochains facteurs qui seront présentés sont de nature sociologique. Nous proposerons ici une analyse selon la théorie fonctionnaliste, telle qu’étudiée en cours de sociologie. En effet, les théories fonctionnalistes montrent de quelle manière les structures sociales peuvent favoriser ou miner la stabilité sociale. Dans ce cas-ci, nous verrons quelques structures sociales yougoslaves qui ont affaibli la cohésion sociale entre les différents groupes ethniques. Voici donc trois facteurs structurels de l’ex-Yougoslavie ayant créé des conditions propices à la montée des nationalismes: la répartition territoriale des communautés ethniques, les inégalités socioéconomiques entre les groupes ainsi que la nature du clivage créée par leur conception de la nation. (Fournier, 1997, p.467)

La répartition territoriale des communautés ethniques

La répartition des communautés sur le territoire yougoslave était complexe et n’était pas homogène.

Cette répartition découle de la localisation des populations avant les conquêtes impériales, des migrations provoquées par les multiples conflits dans la région, de certaines pratiques politiques et administratives en vigueur au sein des empires ottomans et austro-hongrois ainsi que de la façon dont les autorités communistes ont délimité les frontières républicaines (Fournier, 1997, p. 468).

Seule exception: la Slovénie, peuplée à 90,2% de Slovènes. Cette homogénéité ethnique a favorisé son indépendance en 1990, qui a facilement été obtenue après un court conflit armé. La Bosnie-Herzégovine, au contraire, était une mosaïque ethnique, ce qui explique, entre autres choses, la violence et le nettoyage ethnique s’étant produit lors de sa guerre d’indépendance. Aucun des trois groupes ethniques (Serbes, Croates et Bosniaques) n’y constituait une majorité absolue (Fournier, 1997, p.468).

La question de la répartition des communautés ethniques et de la répartition du territoire n’a cessé pas d’être une préoccupation en Yougoslavie depuis le début XIXe siècle. En effet, la répartition territoriale des populations yougoslaves se heurtait à la conception de la nation prédominante en Europe orientale, selon laquelle une communauté ethnonationale est homogène et vit sur un territoire spécifique. Cette volonté d’homogénéisation des états yougoslaves a été renforcée par le sentiment de vulnérabilité et d’impuissance politique et économique des groupes minoritaires au sein des entités républicaines.

En contribuant à l’identification d’une ethnie à un territoire et en reconnaissant les minorités nationales vivant sur le territoire d’une république autre que la république éponyme, le pouvoir communiste a non seulement créé des entités territoriales à caractère ethnique, mais également élevé la nationalité au-dessus de l’entité territoriale; il a ainsi pavé la voie aux revendications visant à faire correspondre ethnie et territoire. (Fournier, 1997, p. 468).

Les inégalités entre les groupes

Les inégalités socio-économiques entre les différentes communautés ethniques de l’ex-Yougoslavie ont également joué un rôle prépondérant dans la montée des nationalismes. En Yougoslavie, on avait affaire à un cas d’inégalité partielle, ce qui signifie que le groupe dominant démographiquement et politiquement (les Serbes) n’est pas le plus avancé économiquement. Le caractère partiel des inégalités est davantage conflictuel que des situations d’inégalités parfaites, où le groupe dominant démographiquement domine aussi sur le plan politique et économique. Les plus grandes avancées économiques des Croates et des Slovènes ont créé des conflits importants; ils étaient

[…] indignés que la Serbie, moins cultivée et moins évoluée économiquement et techniquement, puisse les dominer et leur imposer leur hégémonie. […] Les frustrations provoquées par cette situation couplée aux incitations à la prospérité créée par l’effondrement du communisme et à l’entrée dans l’économie de marché ont conduit les Slovènes et les Croates à vouloir s’affranchir avec de plus en plus de vigueur du boulet économique représenté par la Serbie et les autres Républiques yougoslaves. Dans l’escalade des tensions qui ont conduit au démembrement de la Fédération, l’existence d’un nationalisme motivé par un certain égoïsme économique chez les Slovènes et les Croates a constitué un important catalyseur (Fournier, 1997, p. 469).

 

Le conception de la nation et de l’appartenance à la communauté

Le fait de s’identifier à une nation créée naturellement un clivage entre les groupes. Plus la frontière entre les groupes est rigide, plus l’intégration est difficile et le risque de conflits est important. « Un nationalisme défini à partir de critères ethnoculturels plutôt que fondés sur un sentiment politique d’allégeance et nés dans un contexte précaire de développement et de sécurité semble particulièrement conflictuel. » (Fournier, 1997, p. 470).

C’est en effet ce qui s’est produit en Yougoslavie: le nationalisme a émergé dans « un environnement géopolitique menaçant et dans un contexte de faible développement socio-économique. Ces éléments ont contribué à créer une préoccupation constante pour la survie de la communauté et à faire de la défense des caractéristiques culturelles l’essence du nationalisme. »  (Fournier, 1997, p. 470). Que ce soit le nationalisme serbe, croate, slovène ou celui d’un autre peuple yougoslave, le référent culturel est au cœur de la conception de la nation plutôt que l’allégeance civique à un idéal commun.

Cette forme de nationalisme s’est avérée désastreuse au moment de l’éclatement de la Yougoslavie et a mené, par exemple, à un nettoyage ethnique en Bosnie-Herzégovine.

Par ailleurs, les frontières entre les groupes étaient particulièrement rigides, en raison des différentes religions des communautés (catholicisme pour les Croates; orthodoxie pour les Serbes; Islam pour les Bosniaques). La rigidité du critère religieux rendait la cohabitation des groupes plus difficile, car la religion s’accompagne bien souvent de valeurs insoupçonnées qui peuvent influencer le comportement (Fournier, 1997, p.471).

Un autre élément ayant favorisé la division entre les groupes ethniques et ayant exacerbé les tensions est la violence antérieure entre ces communautés. Le souvenir de la Seconde Guerre mondiale et des massacres ethniques Oustachis ont renforcé le clivage entre les groupes. « Non seulement ces évènements ont été utilisés comme outil de propagande, mais leur proximité temporelle a également favorisé l’association aux victimes » (Fournier, 1997, p. 471).

 

La centralisation serbe et la décentralisation croate

Nous avons vu que les empires impériaux, le système fédéral, la répartition territoriale des ethnies, les inégalités entre les groupes ainsi que la conception de la nation sont tous des facteurs qui ont contribué à la montée du nationalisme en seconde Yougoslavie. À présent que nous en comprenons les causes, nous pouvons maintenant présenter de quelle façon les forces nationalistes se sont exprimées de 1945 à 1980, sous Tito.

Depuis la création de la deuxième Yougoslavie, deux grandes forces nationalistes se sont affrontées, tentant chacune d’influencer la direction politique de la République (Pesic, 1996, p. 8). D’abord, les forces nationalistes serbes souhaitaient la centralisation du pouvoir titiste: la Yougoslavie constituait pour elles un véhicule de domination serbe. Cette tentative de domination passait par une forte intervention dans l’armée et dans la vie politique. (Pesic, 1996, p.8) « Pour les Serbes, l’État yougoslave était un concept utile dans la mesure où il permettait l’unité de tous les Serbes et offrait à la Serbie un rôle politique important par l’exercice d’un pouvoir centralisé issu d’une longue tradition » (Fournier, 1997, p. 478).

De plus, les nationalistes serbes considéraient que c’était les forces serbes qui s’étaient le plus impliquées dans les deux guerres mondiales afin de défendre l’autonomie d’un État slave du sud.  Ils déplorent donc le fait qu’après la guerre, le territoire de la Serbie ait été réduit par la création de la Macédoine et du Monténégro, en plus des deux provinces autonomes du Kosovo et du Voïvodine.

Aussi, tel que mentionné précédemment, les nationalistes serbes enviaient la prospérité économique de la Croatie (Van Winkle, 2005, p. 16). Les Serbes constituaient le peuple le plus nombreux en Yougoslavie et dominaient l’administration, l’armée et la politique. Toutefois, les principales forces économiques étaient la Croatie et la Bosnie, tandis que la Serbie se remettait difficilement de la Grande Guerre (55% de sa population active masculine décimée) (Bataković, 1994, p. 234-235).

D’un autre côté, les nationalistes croates souhaitaient décentraliser le pouvoir afin de jouir d’une plus grande liberté économique. Après des pressions sur l’administration titiste, des amendements ont été apportés à la constitution en 1971 de façon à augmenter l’autonomie économique des républiques. Le pouvoir de l’administration centrale yougoslave a ainsi été considérablement réduit, les limitant principalement à gérer les questions internationales. Suite à ces amendements constitutionnels, les décisions devaient être prises de manière unanime par les républiques au sein du parlement fédéral. Ce nouveau système politique a un effet pervers: le gouvernement central n’était plus en mesure de réagir aux crises économiques (Van Winkle, 2005, p. 17).

Les nationalistes croates, insatisfaits de cette situation, ont alors désiré encore davantage d’autonomie économique et de contrôle sur les affaires étrangères. Suite à ce changement important de 1971, le sentiment nationaliste croate et son désir de décentralisation du pouvoir n’a pas été assouvi; bien au contraire, il a été amplifié.  (Van Winkle, 2005, p. 17).

Parmi ces forces décentralisatrices, un mouvement important a été le Maspok (« mouvement de masses ») croate.

[…] l’idée motrice sur laquelle reposait le mouvement national croate était l’idée de l’État-nation comme forme la plus élevée et la plus achevée de communauté humaine. La revalorisation du passé, les théories de l’homogénéité ethnique, territoriale et idéologique deviennent des leitmotive dans le discours des intellectuels croates. (Bataković, 1994, p. 256).

Ce mouvement nationaliste a créé de l’hostilité envers les Serbes de Croatie. Par exemple, à la fin des années 1960, on oblige les élèves dans les écoles à dévoiler leur nationalité. Aussi, les nationalistes tenaient un discours selon lequel les Croates seraient opprimés politiquement, économiquement et culturellement. On fit de la propagande par la propagation de fausses rumeurs; par exemple, on affirma que les Serbes tentaient de peupler systématiquement la Croatie (Bataković, 1994, p. 256-257).

Par ailleurs, les mouvements nationalistes se sont aussi manifestés par une instrumentalisation de la langue. Malgré la langue commune parlée en Yougoslavie, les différents groupes ethniques ont cherché à y trouver des différences afin d’affirmer leur identité. En effet, des constructions langagières ont été utilisées par des nationalistes afin de légitimer leur mouvement (Varro, 2005, p. 206).

Être soi, c’est inventer la langue des autres. Combien de « mots serbes » ont-ils été inventés par les extrémistes croates pour affirmer l’identité de la langue de la nation croate, quand bien même il s’agissait de mots inexistants ou bien parfaitement compris en Croatie? Combien de mots « authentiquement croates » ont-ils été inventés de toute pièce pour « faire plus croate » ? (Varro, 2005, p. 194).

Des microdifférences ne cessaient d’être relevées dans le but de prouver l’existence de langues bien distinctes. Par exemple, café se dit kava en serbo-croate, alors qu’en bosniaque, on dit kahva ou encore, rivière est reka en serbe et rijeka en croate.

La situation des musulmans sous Tito

À présent que nous avons exposé de quelle manière les mouvements nationalistes se sont exprimés sous Tito, il est pertinent de mentionner de quelle façon les revendications nationalistes serbes et croates ont affecté la Bosnie-Herzégovine, et plus particulièrement ses communautés musulmanes, durant la période de 1945 à 1980.

En ce sens, les nationalistes forçaient implicitement les Bosniaques à répondre à la question: êtes-vous serbes ou croates? « La question était d’autant plus délicate que, pour y répondre, les musulmans ne disposaient ni d’une langue nationale (ils parlent le serbo-croate), ni d’un État médiéval (ce qui eût pu conférer à leur collectif une dimension « historique »), ni d’un mythe du grand X (qui pût faire pendant à ceux de la grande Serbie et de la grande Croatie) » (Landry, 1999, p. 30-31).

De plus, le mouvement grand-serbe avait comme intention de réunir non seulement tous les Serbes sous un seul territoire, mais également les musulmans des Balkans, et ce, sous le postulat que les musulmans seraient en fait des Serbes qui ont été islamisés. Les nationalistes croates ont également tenu un discours semblable, selon lequel la « croacité » des musulmans peut être prouvée par le fait que leurs ancêtres ont été des sujets de l’État médiéval croate (Landry, 1999, p.25).

D’ailleurs, la condition nationale des musulmans n’a pas été reconnue dans la première Yougoslavie, et la situation ne s’est guère améliorée sous Tito. Le Parti communiste était réticent à reconnaître à la communauté musulmane une identité nationale (Landry, 1999, p. 31). L’intellectuel communiste Edvard Kardlej en 1936 exprimait le statut des musulmans ainsi : « Nous ne pouvons pas parler des musulmans comme d’une nation, mais comme d’un groupe ethnique particulier » (Landry, 1999, p. 31).

Même si les musulmans ont été reconnus comme une entité particulière, la période allant de la fin des années 1940 jusqu’au début des années 1960 est marquée par plusieurs reculs, dont la persécution de l’Islam en Bosnie, l’interdiction du port du voile, la fermeture de la maison d’édition musulmane de Sarajevo et la persécution judiciaire des Jeunes musulmans (groupe militant pour leur reconnaissance nationale) (Landry, 1999, p. 32).

Aussi, le fait de s’identifier comme musulman au niveau national n’était pas possible lors des premiers recensements yougoslaves. En 1948, on avait le choix de s’identifier en tant que Serbe musulman, Croate musulman ou musulman indéterminé ethniquement. En 1956, la situation s’empire: on retire toute catégorie musulmane, ce qui oblige les musulmans à s’identifier comme « Yougoslave, nationalité non déclarée » (Landry, 1999, p. 32).

Toutefois, la situation des musulmans s’améliore quelque peu à la fin des années 1960, car il « était extrêmement utile à Tito, à l’intérieur de sa politique de coopération avec les autres pays “non-alignés” et d’engagement tiers-mondiste, de présenter une image avant-gardiste de la société musulmane en Yougoslavie » (Landry, 1999, p. 33). Par le fait même, le recensement de 1961 donne la possibilité de s’identifier comme musulman au sens ethnique, et en 1971, au sens national (Landry, 1999, p. 33).

 

2. LA MORT DE TITO ET LE DÉMANTÈLEMENT DE LA YOUGOSLAVIE

Cette prochaine partie traitera d’évènements importants ayant ravivé la flamme du nationalisme serbe après la mort de Tito. Le nationalisme du peuple serbe sera analysé en plus grande profondeur puisqu’on réalise que sa forme est devenue plus rigide plus rapidement que les courants nationalistes des peuples croates ou bosniaques. Il serait même possible d’affirmer que la montée du nationalisme dans les autres républiques est une réponse réactionnaire vis-à-vis la menace que posait la Serbie quant à son influence sur le futur du projet yougoslave.

Tout d’abord, le gouvernement central yougoslave a cessé d’être une institution efficace après la mort de Tito (Garde, 1992, Lutard-Tavard, 2005). Certains sentiments nationalistes qui avait été enfoui durant l’ère de Tito on ressurgit naturellement après sa mort, menant à un détachement de l’identité yougoslave. D’autres mentionnent plutôt que le nationalisme ethnique en Yougoslavie serait une fabrication pour créer un climat de peur entre des gens essentiellement semblables afin d’assurer le pouvoir politique de quelques membres du parti yougoslave perdant peu à peu du pouvoir (Van Wincke, 2005). Certains politiciens de l’époque auraient donc surfé sur la vague de l’instabilité politique de l’époque et la chute du communisme en se positionnant comme « nationaliste » pour un gain politique. (Van Wincke, 2005). L’exemple de mise serait Slobodan Milošević, célèbre leader serbe, que plusieurs critiquent pour avoir conspiré avec l’élite serbe afin de se faire une place indétrônable au sien de la politique yougoslave en utilisant une attitude nationaliste virulente et populiste. Susan Woodward, une experte des affaires balkaniques, de l’Europe de l’Est et des affaires postsoviétiques explique que l’origine du démembrement de la Yougoslavie serait, d’après elle, « la désintégration de l’autorité gouvernementale et l’effondrement de l’ordre politique et civil. » On accuse alors la transformation et la décentralisation de cette société socialiste en plus de la crise économique des années 1980 qui serait responsable de la déstabilisation du pays. Le nationalisme aurait donc été un outil politique utilisé pour rassembler plusieurs individus ayant des idéologies politiques extrêmes de droite et de gauche sous une même bannière. La peur de l’autre ainsi que la volonté de revanche pour des événements liés à l’imaginaire commun de certaines « nations » à assurer le pouvoir politique d’individus qui déclaraient des propos nationalistes radicaux.

En effet, comme vu dans la partie précédente, il y a, depuis longtemps, des tensions non résolues entre les citoyens yougoslaves (voir les conflits entre les Oustachis et les Tchetniks et l’influence des empires coloniaux). À la mort de Tito, sous les différents leaderships nationalistes dans les républiques, on propage de la rhétorique et de la propagande nationaliste dans les médias et l’on défend la position singulière de la nation (serbe, croate, etc.). Dans le cas serbe, on revendique plus de pouvoir au sein de la Yougoslavie ainsi que «la reconnaissance de l’histoire de ses luttes de libération et de sa contribution à la création de la Yougoslavie » (Popov,1998). La mort de Tito a créé une chasse au pouvoir de plusieurs hommes politiques et a, par cette entremise, exposé la plaie qui n’avait jamais guéri de plusieurs citoyens yougoslaves. Il y a donc une mutation d’un nationalisme civique, ou l’État définit l’identité des citoyens comme étant des Yougoslaves (presque qu’aucune distinction entre les nations) à un nationalisme ethnique ou l’on reconnaît les spécificités de chacun et l’on requiert une gestion de l’État qui représente les valeurs distinctes de la nation.

Une autre position mise de l’avant par plusieurs sources est que l’échec de la Yougoslavie serait due au nationalisme serbe ainsi qu’aux actions posées par Milošević. (Lutard-Tavard, 2005). Ceci est une façon simpliste d’expliquer les conflits dans les Balkans. Bien que Milošević ait eu une part de responsabilité dans la montée du nationalisme serbe, les mécanismes mis en place autour de lui ont su convaincre le peuple serbe qu’il était en danger sans un programme politique conçu spécifiquement pour protéger leurs intérêts identitaires. Finalement, l’échec du parti à établir un modèle politique et économique pouvant coexister à travers les différentes républiques (Serbie, Croatie, Monténégro, Bosnie, etc.) a amplifié le processus d’un nationalisme ethnique dirigé par l’élite (Van Winckle, 2005). Comme mentionné dans la partie précédente, la volonté de libéralisation économique de la Croatie et de la Slovénie était perçue comme étant menaçante pour la Serbie qui était en retard a se niveau.

L’organisation politique de la Yougoslavie après la mort de Tito

À la mort de Tito, le parti politique au pouvoir était la ligue des communistes de Yougoslavie, il y avait huit membres, dont six républiques et deux provinces autonomes de Serbie (Vojvodine et le Kosovo). Le parti ainsi que l’État ont mis en place un système de rotation de la présidence du parti, où les dirigeants locaux s’échangent le poste chaque année. Pour plusieurs raisons, l’influence du parti a diminué considérablement, la ligue a donc décidé de donner plus de pouvoir aux gouvernements locaux des républiques (Garde, P. 1992). On assiste à une décentralisation du pouvoir embrasser par la Croatie et la Slovénie, qui veulent libéraliser l’économie, mais le mécontentement de la Serbie voulant un état yougoslave fort pouvant réunir sous une même bannière tout le peuple serbe.

Le Mémorandum

En 1986, l’Académie serbe des sciences et des arts a publié un manifeste nationaliste proposant des changements politiques et économiques basés sur des revendications serbes (Popov, 1998). Le Mémorandum est important dans l’étude du nationalisme serbe puisque ses thèses ont contribué au façonnement de l’opinion politique du public serbe durant les années menant au démantèlement de la Yougoslavie et les conflits qui s’en sont suivis. Ses propos ont été répétés sans cesse par les académiciens politiquement engagés ainsi que par les leaders nationalistes serbes (Popov, 1998, p. 214)

Dans le Mémorandum, on mentionne la frustration liée à leur perception de discrimination politique antiserbe du parti central (yougoslave). Ils se disent sous représentés et incapables de décrocher des positions d’administration au fédéral. De plus, ils avancent que le peuple serbe de la province indépendante de la République Serbe, le Kosovo, vit une discrimination inacceptable soit au niveau juridique, culturel et politique. Il est aussi question du retard à long terme du développement économique serbe. Dans l’œuvre, Une radiographie du Nationalisme serbe, l’auteur révèle les nombreuses analyses contradictoires des auteurs du Mémorandum. Par exemple, les intellectuels serbes disent d’une part que l’échec et l’inefficacité du système politique en place mettent en danger tous les peuples yougoslaves. Cependant, on y ajoute que ce sont uniquement les Serbes et la Serbie qui sont victimes du mauvais système. D’autre part, on revendique un « fédéralisme intégrationniste démocratique (principe d’autonomie des parties coïncident avec le principe d’intégration des parties dans le cadre d’un tout unique » (Popov, 1998, p.213), mais aussi on réclame que le peuple serbe soit « doté d’un programme social et national moderne dont s’inspireront les générations actuelles et futures » (Popov, 1998, p. 209). C’est-à-dire que le programme propose une unification forte des républiques ou les discussions quant au futur de la Yougoslavie seront ouverte et démocratique, alors qu’on demande aussi un programme visant à mettre de l’avant uniquement l’agenda serbe. L’académie propose donc que les Serbes mettent en place un programme de société moderne et nationale permettant de protéger les intérêts de leur nation (Van Wincke, 2005). Cet ouvrage écrit par l’élite intellectuelle serbe est une campagne nationaliste qui victimise le récit historique des Serbes et pousse ceux-ci à s’identifier et se battre pour « ce qui leur est dû ». Les concepts et les récits de ce texte ont mainte fois été repris par Slobodan Milošević.

La situation au Kosovo

La situation kosovare est digne d’être mentionnée dans une analyse sur le nationalisme balkanique, puisqu’il est un grand évènement déclencheur pour l’ascension de Milošević au pouvoir et son nationalisme violent contagieux.

En 1981, les Albanais du Kosovo (majoritaire) font des manifestations pour avoir le statut de république au sein du parti, ce soulèvement est fortement réprimé. Il y a donc une dizaine de morts chez les Serbes ethniques du Kosovo

qui se sentent trahis par les Albanais. Ces Serbes parlent d’un génocide physique, politique et culturel. En 1987, un responsable communiste serbe, ami du président yougoslave de l’époque Ivan Stambolić, est envoyé au Kosovo pour discuter avec les dirigeants locaux du parti afin de comprendre la situation sur le terrain (Popov, 1998). En anticipant son arrivée, plusieurs manifestants serbes se sont rassemblés à l’extérieur du bâtiment où se tenaient les discussions. Une émeute s’est déclenchée et les manifestants serbes qui s’étaient armés de roches ont ciblé la police albanaise qui tentait de ramener le calme. Elle a riposté avec des coups de matraque. En tentant de désamorcer la situation et en ne voyant que les manifestants serbes se faisant maltraités Slobodan Milošević a prononcé un discours dans lequel il a appuyé les manifestants serbes en les promettant qui « ne se feraient plus jamais battre ainsi ». Ce petit discours est par la suite devenu un emblème de rassemblement pour les Serbes ethniques du Kosovo. Il a donné de la légitimité aux revendications des nationalistes serbes et il a « prouvé » que les Serbes étaient bel et bien mal traités au sein de la Yougoslavie. Dans tous ses discours après ce moment, il réussit à gagner de la popularité grâce à ses propos choquants évoquant l’histoire, l’imaginaire, le mythe de la « nation » serbe. De retour à Belgrade, le parti central a fortement critiqué Milošević pour avoir ouvertement partagé un sentiment nationaliste. Cela était une violation du protocole, Milošević avait limité l’expression nationaliste dans la République socialiste fédérale de Yougoslavie (Popov, 1998).

Miloševic a ensuite lutté contre l’élite dirigeante au pouvoir en Serbie et a revendiqué la diminution de l’autonomie du Kosovo et de Voïvodine. Dans ses discours populistes, Milošević partageait son souhait

d’unifier le peuple serbe des différentes républiques pour en former qu’une. Son désir est d’obtenir l’influence politique qui était proportionnelle à l’ensemble de la population serbe étant la minorité la plus populeuse dans les différentes républiques. Pour rassembler les Serbes, il rappelle la souffrance des Serbes aux mains des Croates alliés aux nazis durant la Deuxième Guerre mondiale et il souligne les « politiques anti-serbes » de la Yougoslavie sous Tito. Il est cependant difficile de savoir les réels motifs de Milošević. D’une part il prétend vouloir une Yougoslavie ou les intérêts serbes sont mis de l’avant, la solution étant d’unifier les peuples serbes et donc de diminuer les provinces autonomes. D’une autre part, il est possible de voir la volonté de diminuer l’autonomie des provinces comme étant une tentative de prise de pouvoir. Ces deux provinces avaient des sièges au vote de la Présidence yougoslave, en diminuant leur autonomie Milošević pouvait bousculer le vote en sa faveur.

Le discours de Gazimestan

Depuis 1389, les Serbes se rassemblent pour commémorer la défaite de la bataille du Kosovo contre les Ottomans. Milošević a fait un discours pour la commémoration du 600e anniversaire de la bataille dans un contexte où les tensions ethniques entre la minorité serbe du Kosovo et les Albanais étaient palpables. Dans son discours, Milošević s’est appuyé sur des thèmes historiques alimentant le mythe et la mémoire culturelle et historique du peuple serbe.

Tout comme beaucoup de discours fortement nationalistes, Milošević rapporte des récits héroïques du passé serbe (défense contre les Ottomans) qu’il applique à la situation présente : « la guerre occupe dans la mémoire collective serbe une place extrêmement importante ». (Popov. 1998).

Notamment, il fait des menaces aux Albanais kosovars en rappelant que c’est la désunion des Serbes qui avait causé leur défaite vis-à-vis des Ottomans. Il menace de façon sous-entendue que la volonté de la majorité albanaise de se séparer mènerait à un conflit (Dérens, 2009). Ces allusions mythohistoriques peuvent contribuer à la banalisation de la violence ethnique puisqu’on va uniquement chercher des récits se conformant aux mauvais traitements d’une nation par les autres (ex. Peuple serbe désabusé par les Albanais au Kosovo) (Oberschall, 2000, p. 989). On instrumentalise le sentiment « national », à des fins politiques. En effet, une année avant la guerre en Bosnie, le leader serbe de cette région, Radovan Karadzic, a mentionné que les Serbes étaient « à nouveau en voie de disparition… cette nation se souvient bien du génocide (seconde guerre mondiale) » (Oberschall, 2000, p. 989).  La peur est un catalyseur des mauvaises relations ethnique. La peur de l’extinction, de la domination, de l’assimilation, la peur d’être encore une fois une victime, rend les gens plus enclins à suivre un nationalisme radical (Oberschall, 2000, p. 990).  L’animosité pour l’autre groupe vient après la peur. L’autre devient la source de tous nos maux, on commence à démoniser et déshumaniser son voisin à cause de la peur (Oberschall, 2000, p. 991). La crise de l’identité nationale permet à des leaders nationalistes tels que Milošević de mobiliser un grand électorat uniquement grâce à leur discours de défense des intérêts d’une « nation ».

La révolution anti-bureaucratique

Après ses discours, Milošević reçoit beaucoup de soutien de la part de l’élite serbe ainsi que de la population. Le rêve d’une grande Serbie est devenu partagé par une partie de la population serbe. On organise donc de grandes manifestations d’ouvriers serbes du Kosovo, pour dénoncer le souhait du Kosovo de devenir plus indépendant de la Serbie. D’autres nationalistes serbes de plusieurs des républiques se joignent aux manifestations, ceux-ci sont encouragés par Milošević. Ces manifestations ont entraîné plusieurs changements au sein des postes hauts placés des gouvernements régionaux. On nomme cette période « la révolution anti-bureaucratique » puisque ces hauts responsables sont traités de bureaucrates et sont forcés de quitter leurs fonctions dans un climat de désordre populaire (Bougarel, 1996, p.44). La violence et l’ébranlement qu’ont provoquées ces manifestations a considérablement fragilisé le communisme yougoslave. En réaction, les autres républiques ont elles aussi eu une montée de nationalisme.

Cette révolution de manifestations a eu comme conséquence de renverser des gouvernements des régions de Voïvodine et du Kosovo (autonomes à l’époque). Milošević a remplacé les administrateurs du parti dans les provinces de Voïvodine et du Kosovo par ses propres partisans (Popov, 1998). Plus tard, les supporteurs de Milošević ont même pris le pouvoir dans le gouvernement de la république du Monténégro (Popov, 1998). La Serbie a largement réduit l’autonomie de ces deux provinces qui avait chacune un vote pour la Présidence Yougoslave. Milošević a donc pu balancer le pouvoir de la présidence de la Yougoslavie en sa faveur (Bougarel, 1996, p.44).

Le 14ème Congrès de la Ligue des Communistes de Yougoslavie

Le congrès portait principalement sur l’avenir de la Ligue des communistes et de la Yougoslavie. Les Croates et les Slovènes voulaient réformer la Yougoslavie afin de donner plus de pouvoir aux républiques (décentralisation), mais les Serbes qui avaient maintenant plus de pouvoir (grâce au changement de la constitution) au sein du parti rejettent constamment leurs propositions. Les délégations croates et slovènes ont quitté les lieux, menant à la dissolution du parti yougoslave dans leur république et ultimement l’adoption de systèmes multipartites dans toutes les républiques. L’indépendance de la Slovénie et de la Croatie s’en est suivie. Puis, c’est le début des guerres dans ces deux pays (Garde, 1992).

Élection multipartite dès 1990 en Bosnie-Herzégovine

Les premières élections parlementaires multipartites ont donné une assemblée nationale bosnienne dominée par trois partis à caractère ethnique : le SDA (le parti nationaliste bosnien associé aux musulmans), le HDZ BiH (le parti nationaliste croate) et le SDS (le parti nationaliste serbe) (Bougarel,1996). Ceux-ci se sont alliés informellement pour éviter de garder les communistes au pouvoir. Les Serbes voulaient rester en Yougoslavie alors que les Croates et Bosniaques voulaient l’indépendance de la Bosnie. Il y a donc eu un référendum dans la république que les Serbes ont boycottés qui a ultimement à leur menée indépendance. La Bosnie-Herzégovine a déclaré son indépendance en 1992 et a reçu une reconnaissance internationale le mois suivant. Cette même journée les groupes nationalistes serbes ont déclaré l’indépendance de la Republika Srpska et se sont emparés de Sarajevo. C’est le début de la Guerre de Bosnie. (Bougarel, 1996).

 

3. LE NATIONALISME BOSNIAQUE

Puisque l’évolution du nationalisme et de l’identification ethnique en ex-Yougoslavie et en Bosnie-Herzégovine actuelle est le principal sujet de notre travail de recherche, cette dernière partie est donc très importante pour comprendre tout le processus derrière ce phénomène. De ce fait, dans cette partie, le nationalisme et l’identité des populations au sein du pays avant et après la guerre seront des sujets abordés.

Tout d’abord, il est important de comprendre que dans l’ex-Yougoslavie plusieurs communautés et religions cohabitaient.  Ainsi, la culture de chaque personne était importante, mais malheureusement, puisque certains individus considéraient les caractéristiques culturelles de leurs voisins plus importants que leur allégeance civique, il a été possible de voir une première montée du nationalisme. En effet, les populations ont commencé à se créer des barrières entre elles à cause de leur religion, de leur ethnicité, etc. De ce fait, quelques-uns se sont sentis menacés sous plusieurs niveaux (politique, géographique, etc.) (Fournier, 1997, p. 11). De ce fait, les barrières, le racisme et les premières formes de nationalisme ont pu se voir dès 1990, car comme mentionnés par Fournier (1997, p.14), l’ethnicité des participants était le premier critère de vote. Les populations souhaitaient être dirigées par des gens comme eux, de leur communauté. À partir de ce moment, il a donc été possible de voir le commencement des premiers écarts entre les différentes communautés de l’ex-Yougoslavie. En revanche, il est important de savoir que le nationalisme s’est propagé avec les politiciens faisant partie de l’ancienne nomenklatura communiste (Fournier, 1997, p. 15). De ce fait, pour procéder à un conflit et à une certaine violence, ceux-ci ont émis des discours à caractère très nationalistes pour ainsi, soulever les différences d’identités ethniques des citoyens.

L’émergence de la nation et de l’identité musulmane

D’abord, il faut savoir qu’en 1990, durant la période de l’ex-Yougoslavie, la Communauté islamique, soit les personnes adhérant à la religion musulmane et voulant avoir des droits quant à leur religion, a demandé quelques requêtes à leur pays. En effet, ceux-ci avaient plusieurs demandes comme la construction de mosquées, avoir des congés fériés lors des célébrations de certaines fêtes religieuses, etc.  Malheureusement comme décrit par Bougarel (2015, p. 256), lorsque le parti nationaliste est arrivé en 1991 et juste un peu avant la création de la Bosnie, toutes les demandes qui ont été acceptées sont redevenues interdites. En 1992, le tout devient plus intense avec la guerre. Lorsque les forces serbes ont réussi à assiéger la capitale de Sarajevo, un nettoyage ethnique a pu avoir lieu autant chez les musulmans que chez les Croates et des milliers d’individus ont dû partir.  En effet, « 107 employés de la Communauté islamique trouvent la mort, et 729 mosquées sur 1376 sont détruites. » (Bougarel, 2015, p. 256). De plus, il a été possible de remarquer que le conflit bosnien est devenu un enjeu politique très important à l’intérieur de plusieurs pays musulmans. Le nationalisme religieux soit l’idéologie qui prône la souveraineté et l’unité d’une communauté grâce à religion a su prendre de l’expansion durant cette année-là. En effet, des mouvements radicaux de style islamistes se sont créés en Turquie (Parti de la prospérité) ou même en Égypte avec le groupe des Frères musulmans qui existait déjà auparavant, mais qui a recommencé à prendre de l’ampleur en 1992. Ceux-ci accusaient leur gouvernement de ne pas assez aider les Bosniaques (Bougarel, 2015, p. 273 et 274).

En revanche, l’Iran a commencé à envoyer des armes jusqu’au pays. De ce fait, ces événements ainsi que d’autres qui ont eu lieu quelque temps après ont mené en 1993 à la nationalisation des institutions religieuses islamiques. Ce qui veut dire, que les pays voisins n’avaient plus un mot à dire sur les institutions religieuses en Bosnie et que celle-ci était la seule à pouvoir prendre des décisions à l’égard de la religion musulmane. Au départ, peu de personnes pratiquaient la religion à la lettre; ils étaient plutôt associés à l’Islam par le nom, mais rien de plus. En revanche, avec cette nationalisation, la reprise du pèlerinage revient au sein de la population musulmane, les femmes commencent à se voiler, les hommes portent la barbe et le terme Assalamu alaykum (salut religieux) est le plus souvent utilisé. Le nationalisme religieux islamique prend beaucoup plus d’ampleur et il va falloir attendre jusqu’en 1994 pour remarquer une réislamisation autoritaire. (Bougarel, 2015, p. 260 et 261).

L’interdiction des mariages mixtes entre les musulmans et les non-musulmans et alors mis à l’avant, la consommation de porc ainsi que le fait de boire de l’alcool font partie des campagnes émises par les gens haut placés de l’Islam autoritaire. Les personnes faisant partie de l’Islam autoritaire venaient particulièrement de l’Arabie Saoudite. De plus, pour renforcer la religion au sein du pays, l’homme d’État et philosophe Alija Izetbegovíc a effectué plusieurs visites dans des pays musulmans comme en Libye, en Iran, en Arabie saoudite, etc. (Bougarel, 2015, p. 269).

Malheureusement, même après la guerre, les différents rapports entre l’Islam et l’Europe n’étaient pas aux mieux. En effet, comme mentionné par Bougarel (2015, p. 278), en 1994, l’avocat Mustafa Imamović a écrit que « l’indifférence d’une bonne partie du monde qui a suivi passivement, et a même soutenu le déchaînement chauvin et le génocide contre les musulmans bosniens montre que l’Europe est encore affectée par le barbarisme des Croisades et les égoïsmes nationaux ». Aussi, , un mufti, soit une personne qui interprète la loi musulmane, a mentionné que l’Occident « estime plus un gramme de pétrole qu’un litre de sang musulman » (Bougarel, 2015, p. 278). De ce fait, il est donc nécessaire de voir que la mobilisation des pays à l’international, dont l’attrait du monde arabe et musulman en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, joue un rôle très important dans la transformation de l’identité nationale bosniaque.

Malgré tout, il a été possible de voir un changement radical de la perception des Bosniaques au lendemain de la signature des accords de Dayton. En effet, on a pu retrouver dans un journal un homme politique et musulman au nom de Dzemaludin féliciter les Bosniaques d’être les « premiers musulmans européens à s’être défendus avec succès, contrairement à ceux d’Andalousie, de Sicile ou de Hongrie » (Bougarel, 2015, p. 279) et insister même sur le fait que Sarajevo est la « capitale des Bosniaques et de tous les musulmans européens ». (Bougarel, 2015, p. 279).

Cependant, les Bosniaques subissent encore quelques mésaventures avec les autres ethnicités du pays et redoutent le fait de devenir les nouveaux Palestiniens de l’Europe. (Bougarel, 2015, p. 283). Certains intellectuels musulmans rêvent même de créer leur propre territoire musulman dans les Balkans. En plus de comparer le génocide juif durant la Deuxième Guerre Mondiale avec le génocide bosniaque, ceux-ci commencent à se comparer avec les juifs d’Israël en espérant créer le propre État. (Bougarel, 2015, p. 283).

L’identité bosniaque de 1995 jusqu’à aujourd’hui

Ainsi, en connaissant ces informations sur l’identité et de la montée du nationalisme bosniaque durant les années 1990, il est important de porter un regard sur la situation depuis 1995 jusqu’à aujourd’hui.

À partir de 1997, Preporod, une société culturelle publie l’Histoire des Bosniaques écrite par Mustafa Imamovićz, une anthologie de la littérature bosniaque est aussi en procédure. Cependant, « l’activité des institutions nationales séculières décline peu à peu, et les productions culturelles liées à l’élaboration de l’identité nationale bosniaque prennent dans les années 2000 un caractère beaucoup plus éclaté » (Bougarel, 2015, p. 320). Bougarel (2015, p. 240) explique alors que les productions n’ont pas mis fin aux tensions qui avaient lieu à propos de l’identité nationale bosniaque. De ce fait « le linguiste Midhat Ridanović [considérait] que ses confrères [empruntaient] trop d’éléments à la grammaire et au vocabulaire croates […] [et] [que] [la] formalisation d’une langue bosnienne [n’a] guère d’impact sur la langue utilisée dans les médias et dans la vie courante » (Bougarel, 2015, p. 240). D’autres polémiques sont aussi une source de tension par exemple, sur l’aspect historiographique du pays. Ainsi, dans l’ouvrage d’Himamović, celui-ci explique que les Bosniaques sont d’origine slave et soutient la thèse qui domine depuis la fin du 19ième siècle. En revanche, Enver Imamović et Ibrahim Pasić, deux historiens, défendent une tout autre thèse. Pour eux, les Bosniaques sont d’origine illyrienne. Ils expliquent alors qu’ils ont une plus lointaine histoire que les Croates et les Serbes qui sont venus plus tard dans l’histoire des Balkans. (Bougarel, 2015, p. 320). Certains nationalistes bosniaques essaient alors de renouer avec les théories émises avant 1950. (Bougarel, 2015, p. 321).

De plus, on explique que « l’histoire post-ottomane de la nation bosniaque est présentée comme une suite ininterrompue de génocide » (Bougarel, 2015, p. 322). Ainsi, Mustafa Imamovič montre que les Bosniaques sont toujours exposés à un génocide. En revanche, Le Congrès bosniaque mondial parle plutôt d’un génocide permanent ou même concentré si l’on se base sur la guerre entre de 1992 à 1995 (Bougarel, 2015, p. 322). De ce fait, on compare facilement le massacre de Srebrenica au sort des Juives durant la Seconde Guerre mondiale (Bougarel, 2015, p. 323). Alors, le professeur et écrivain Enes Karić exprime ses propos sur le génocide comme suit :

[Aujourd’hui] les musulmans européens des Balkans vivent le temps de leur holocauste, plus encore ils approchent de son zénith. Quels que soient ces musulmans sur le plan idéologique, néocommuniste, néo-démocrate, sociaux-démocrates, traditionalistes, libéraux, citoyens, etc., un nettoyage ethnique inévitable les attend, le destin européen des juifs les attend. (Bougarel, 2015, p. 323).

Ainsi, le vécu des Bosniaques serait carrément identique à celui du peuple juif durant la guerre. Tous les débats sur le génocide et le passé des communautés bosniaques alimentent d’autres sources de sujet. En effet, l’identité nationale bosniaque est maintenant formée sur un nouvel enjeu. Devons-nous les appeler Bosniaques ou Bosniens ? Toute une question sur cet enjeu a été abordée par des professeurs de l’Université de Sarajevo. De ce fait, on peut considérer que le peuple bosnien aura toujours une certaine confusion sur son mode d’identification (Bougarel, 2015, p. 324).

Finalement, les courants néo-salafistes au sein des populations bosniaques en Bosnie-Herzégovine ont pu être aperçus. Durant l’après-guerre, les quelques moudjahidines étrangers qui n’ont pas quitté le pays ont rassemblé plusieurs jeunes bosniaques au sein de leurs troupes. Des groupes djihadistes sont alors formés dans des coins reculés et abandonnés. L’un des groupes les plus importants était la Jeunesse islamique active ainsi que le Jamiyyat al-furqan (Société du discernement). Ceux-ci refusaient de reconnaître l’État après les Accords de Dayton et accusaient le peuple islamique d’avoir trahi les musulmans bosniens durant la guerre (Bougarel, 2015, p. 334). En revanche, les attentats de 11 septembre 2001 et « les pressions américaines qui s’en suivent ont pour première conséquence l’extradition de certains moudjahidines étrangers […] » (Bougarel, 2015, p. 334 et 335). De plus, à partir des années 2000, certaines ONG islamiques disparaissent. Malgré tout, deux groupes de djihadistes bosniens voient le jour : ceux qui reconnaissent l’autorité de la Communauté islamique et raisonnent de manière assez nationale et ceux qui passent leur journée sur les sites internet parlant de la Charia ou de soi-disant Paroles de vérité. Ce dernier groupe s’est éventuellement rallié aux côtés d’Oussama Ben Laden et s’est regroupé dans des villages bosniaques comme Gornja Maoča qui est l’un des plus connus (Bougarel, 2015, p. 335). Malheureusement, ce n’est pas tout. Plusieurs djihadistes venant de Syrie ou de l’Irak sont recrutés en Bosnie. À partir de 2006, à cause des attaques des djihadistes en Europe, la Communauté islamique de Bosnie-Herzégovine appelle les gens à savoir que ces groupes ne sont pas le « vrai islam ». La Communauté qualifie ces groupes de minoritaires et commence à s’inquiéter de l’avenir de la religion musulmane au sein du pays. Les imams ont alors commencé à protéger la religion en défendant la « vraie » interprétation du Coran (Bougarel, 2015, p. 338).

 

CONCLUSION

Pour conclure, bien que Tito ait tenté d’effacer le nationalisme, plusieurs facteurs historiques, politiques et sociologiques de la seconde Yougoslavie ont contribué à la montée des tensions ethniques. Certains œuvres et discours nationalistes tels que le Mémorandum et le discours du Gazimestan ont été déterminants dans la formation de l’identité nationaliste serbe. Celui-ci a d’autant plus inspiré le nationalisme dans les autres républiques. De plus, il a été possible de remarquer que le nationalisme bosniaque a énormément évolué au fil des années. La guerre a profondément marqué la société et surtout les musulmans de Bosnie-Herzégovine. Leur identité a été touchée, bafouillée et endommagée, mais aussi mise en péril. Leur radicalisation s’est aussi propagée grâce aux différents pays musulmans comme l’Arabie-Saoudite ou l’Égypte avec l’arrivée des djihadistes. Malgré tout, les Bosniaques essaient chaque jour d’aider et de protéger la religion musulmane en éduquant la population. Cependant, pouvons-nous dire que la communauté internationale ainsi que la Bosnie-Herzégovine ont su aider les Bosniaques dans leurs démarches identitaires ? Auraient-t-ils purent prévenir cette crise identitaire ?

 

MÉDIAGRAPHIE

 Articles de périodique

Fournier, J. (1997). La crise yougoslave : la genèse du conflit et ses perspectives de paix dans l’après-Dayton. Études internationales, 28(3), p. 461-491. doi:10.7202/703772ar

 

Le Pautremat, P. (2009). La Bosnie-Herzégovine en guerre (1991-1995) : au cœur de  l’Europe. Guerres mondiales et conflits contemporains, 233(1), 67-81. doi:10.3917/gmcc.233.0067.

 

Oberschall, A. (2000). The Manipulation of Ethnicity: From Ethnic Cooperation to  Violence and War in Yugoslavia. Ethnic and Racial Studies 23(6), p. 982‑1001.
Repéré à  http://faculty.washington.edu/matsueda/courses/587/readings/Oberschall.pdf

 

Mémoire

Van Winkle, D. (2005). The Rise of Ethnic Nationalism in the Former Socialist Federation  of Yugoslavia: An Examination of the Use of History. (Mémoire de maîtrise, Western Oregon University,    Monmouth, Oregon). Repéré à  http://www.wou.edu/history /files/2015/08/Daniel-Van-Winkle.pdf

 

Mongraphies

Bataković, D. (1994). Yougoslavie: nations, religions, idéologies. Lausanne, Suisse : L’Âge d’Homme.

 

Boudreau, P. et Perron, C. (2016). Lexique de science politique. Montréal, Québec:   Chenelière Éducation.

 

Bougarel, X. (1996). Bosnie : anatomie d’un conflit. Paris, France: La Découverte.

 

Bougarel, X. (2015). Survivre aux empires : islam, identité nationale et allégeances politiques en Bosnie-Herzégovine.Paris, France: Karthala.

 

Landry, T. (1999). La Bosnier hier, le Kosovo aujourd’hui… et demain? : Les pourquoi de la guerre dans les Balkans. Paris, France : L’Harmattan.

 

Lutard-Tavard,C.(2005). La Yougoslavie de Tito écartelée (1945-1991). Paris, France:L’Harmattan

 

Garde, P. (1992) Vie et mort de la Yougoslavie.Paris, France: Fayard

 

Popov, N.(dir.). (1998). Radiographie d’un Nationalisme : Les racines serbes du conflit yougoslave.Paris,France: éditions de l’atelier.

 

Varro, G. (2005). Regards croisés sur l’ex-Yougoslavie: des chercheurs face à leurs objets de recherche et aux événements sociaux et politiques. Paris, France : L’Harmattan.

 

Stark, H. (1993). Les Balkans : le retour de la guerre en Europe. Paris, France: Dunod.

 

Encyclopédies et dictionnaire

Derens, J. (2009). Kosovo : un espace d’enfermement européen ? Dans : Boris Petric éd.,  Europa mon amour: 1989-2009 : un rêve blessé (pp. 110-121). Paris A, (s.d.).Ethnonationalism. Dans  oxforddictionaries.com. Repéré à https://en.oxforddictionaries.com/definition/ethnonationalism

 

N.A, (s.d.). Ethnicity. Dans oxforddictionaries.com. Repéré à  https://en.oxforddictionaries.com/definition/ethnicity

 

Féron, L. (s.d). Autodétermination. Dans Universalis. Repéré à http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/autodetermination/

 

PDF

Pesic, V. (1996). Serbian Nationalism and the Origins of the Yugoslav Crisis. Repéré à https://www.files.ethz.ch/isn/30963/1996_april_pwks8.pdf

 

Film, reportage et vidéo en ligne

Anderson,L. [Columbia University]. (2007). Nationalism and Ethnic Conflict [Vidéo en  ligne]. Repéré à https://www.youtube.com/watch?v=_V9OfB4PoRI

 

Percy, N. (producteur) et MacQueen,A. (réalisateur).(1996). The Death of Yugoslavia [documentaire]. Grande-Bretagne: BBC

 

[Then & Now]. (2018). Theories of Nationalism and National Identity: An Introduction [Vidéo en ligne]. Repéré à https://www.youtube.com/watch?v=Uwv9XjTZh2c

 

Publication gouvernementale

United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization. (2017). Nation-State. Repéré à sciences/themes/international-migration/glossary/nation-state (21 mars 2019).

 

Sites web

Tourev, P. (s.d.) le nationalisme Repéré à    http://www.toupie.org/Dictionnaire/Nationalisme.htm