Par : Alexia Babin / Camille Biron-Boileau / Olivier Le Lann-Semassel / Charles Potvin

Introduction

Durant les dernières années, il a été possible de constater sur la scène internationale une polémique grandissante nommée crise migratoire. Cette crise est souvent décrite comme un débordement de mouvements migratoires combiné à un manque de ressources (souvent organisationnelles) flagrant. Bien que l’Europe n’ait pas été la seule à être touchée, nos recherches se concentrent sur celle-ci. Cette dernière a particulièrement eu du mal à s’adapter, ou encore, à gérer cette crise humanitaire de grande envergure, et plusieurs mouvements dits nationalistes ont su profiter de l’instabilité. L’arrivée de réfugiés a su réveiller des peurs, souvent islamophobes, chez plusieurs citoyens européens. Des termes tels que migrants et réfugiés colonisent le débat public, souvent à tendance xénophobe. Cette xénophobie, souvent « raffinée » en islamophobie,  se démontre par un regain d’intérêt pour les partis de l’extrême droite comme le Front National en France.

En effet, l’extrême droite a su tirer avantage de cette situation pour convaincre la population que des mesures drastiques s’imposaient et qu’un petit vote en leur faveur les sauverait d’une telle crise. Or, la situation n’était pas exactement telle que décrite par des candidats tels Marine Le Pen, bien que cela n’empêche l’adhésion à de telles idées. L’objectif était donc de comprendre ces idéologies radicales plutôt que de simplement les condamner à la légère.

Dans un premier temps, il a fallu retracer une histoire de l’extrême droite, pour par la suite s’intéresser à la situation d’aujourd’hui. De plus, le phénomène anti-migratoire a été exploré pour comprendre comment de tels sentiments ont pu connaitre un gain de popularité. En dernier lieu, la question des dommages faits par de telles politiques s’est imposé, plus précisément, quels impacts ces idées ont sur la perception des migrants en Europe. Toute cette étude a su nourrir la connaissance du sujet, si bien que de nombreux questionnements en sont ressortis. La crise migratoire n’était donc pas le point de départ de l’extrême droite, mais bien une occasion politique.  Comment l’Europe est-elle arrivée, au final, à réveiller un sentiment national aussi fort et des idéologies si racistes face à l’arrivée de réfugiés, alors que l’on aurait pu croire que l’époque où de telles idées avaient leur place était révolue?

État de la question

Selon Rydgen (2007), l’extrême droite est un ensemble d’idéologies hétéroclites ayant quelques tendances similaires : un nationalisme prononcé, un racisme souvent intellectualisé, une rhétorique populiste et sensationnaliste. D’après Arendt, l’origine des mouvements en lien avec l’extrême droite s’explique par un profond malaise identitaire, particulièrement en Europe, suite à la Seconde Guerre mondiale. Comme le dit Knaebel (2017), teinté d’une nostalgie envers le nationalisme romantique historique, cet ensemble d’idées et de valeurs de droite se concentre aujourd’hui, sur le sujet de l’immigration. Basternier et Dassetto (2010) affirment que, selon plusieurs, il y aurait une incompatibilité intrinsèque entre l’immigrant et les valeurs occidentales.

De plus, selon Barats-Malbrel (1998), il est facile de remarquer la normalisation excessive de tels propos, car ces conceptions propres à l’extrême droite se retrouvent dans le discours populaire et même dans celui des autres politiciens. Dans les dernières années, l’idéologie du nationalisme a connu un regain de popularité et s’est manifestée un peu plus librement sur la scène mondiale de nombreux pays. À vrai dire, d’après Betz (2002, p.27), les mouvements extrémistes ne concernent pas uniquement l’indépendance, mais plutôt des enjeux tels que l’islamophobie et l’hostilité envers la mondialisation. Bien que les partis de droite ne soient pas nécessairement au pouvoir dans certaines régions, les questions migratoires ont su animer les débats et lever une certaine forme de tendance politique radicale dans les pays de l’Union européenne. On peut aisément prendre l’exemple du Front National en France ou encore de l’AFD en Allemagne qui semblent gagner du terrain en politique (Betz, 2002, p.27).

En plus de l’immense influence de l’extrême droite dans lesdits pays, l’Autriche est devenue, tout récemment, le seul pays d’Europe avec un parti d’extrême droite au pouvoir. En effet, la coalition du jeune chancelier et de son collègue, M. Strache, représentant la Meute, soulève l’inquiétude (Taillefer, 2017). Comme l’explique Welsh (2016, p.126), à travers le monde, plutôt que d’assister à la diffusion du modèle démocratique et à l’apparition de nouveaux États stables pouvant offrir la paix et la prospérité à leurs citoyens, on observe un vaste mouvement de population vers les régions où règne déjà ce modèle. Ainsi, d’après Costa-Lascoux (1995, p. 205), ces grands déplacements de migrants vers de nouvelles sociétés font en sorte que, dans la majorité des nations occidentales, une crise anti-immigration fait rage. Les organisations et les partis politiques historiquement disposés à l’extrême droite alimentent le sentiment de peur envers les étrangers et provoquent des protestations populistes contre la présence de ceux-ci (Costa-Lascoux, 1995, p.205). Selon Bréville (2017, p.14), ceux qui rejettent l’immigration attribuent aux étrangers toutes sortes de problèmes, que ce soit le terrorisme, le chômage, la crise des finances publiques ou le manque de logements.

Toutes ces accusations sont généralement reliées à des mesures élitistes. De l’américain Donald Trump aux défenseurs britanniques du « Brexit », ou bien du parti Droit et justice (PiS) en Pologne, les dirigeants qui s’opposent à l’arrivée d’étrangers ont depuis quelques années le vent en poupe dans la plupart des pays occidentaux (Bréville, 2017, p.14). Dans ce contexte, comme le dit Bock-Côté (2015), il n’est pas surprenant de voir ces associations politiques semer l’émoi en criant sur tous les toits de l’électorat populaire que les populations nouvelles ne s’assimilent ni ne s’intègrent vraiment et se constituent souvent en contre-sociétés qui deviennent facilement hostiles aux pays dans lesquels elles s’installent (Bock-Côté, 2015). Autrement dit, la migration de masse menace le mode de vie, la culture, les coutumes et les traditions. Pour Diouf-Kamara (1994, p.36), un grand nombre de gouvernements exprime que celle-ci est liée à la criminalité, aux abus de services sociaux et à la dégradation de l’environnement.

D’après Welsh (2016, p.138), les réfugiés sont perçus comme des menaces potentielles à la sécurité nationale Le sentiment de malaise s’est agrandi suite au scandale des attentats du 13 novembre 2015 à Paris; attentats prétendument perpétrés par des acteurs étant entrés en France en empruntant la même voie que des réfugiés. C’est en raison de ce genre d’incident que la popularité des partis politiques populistes a pris de l’ampleur au niveau planétaire (Welsh, 2016, p.138). La montée de l’extrême droite affecte le cadre général des sociétés, mais qu’en est-il des conséquences des politiques ayant un impact majeur sur les migrants? Selon Betz (2002, p.12), un populisme d’exclusion, prônant une société culturellement homogène, est actuellement présent en Europe.

Comme le dit Ritaine (2005, p.29-31), la peur de l’Étranger se manifeste à travers les politiques migratoires, non seulement des partis politiques populistes, mais aussi des partis classiques (Ritaine, 2005, p.29-31). Les migrants sont la cible de contrôles très resserrés qui rendent leurs déplacements difficiles. Des centaines de mesures instaurées par l’Union européenne ou par les États visent à décourager l’immigration, ainsi qu’à limiter les affluences. L’espace Schengen, qui devrait faciliter la libre circulation sur le territoire qu’il englobe, en est un exemple. D’entrée de jeu, comme l’indiquent Schulmann et al. (2012, p.37), la mobilité dans l’espace Schengen est relative au statut de l’individu. Ainsi, un immigrant n’a pas les mêmes droits de circulation qu’un citoyen européen (Schulmann et al, 2012, p.37). D’après Catala (2014, p.24-25), les contrôles des frontières ont été augmentés et une collaboration entre différents territoires a été organisée afin de faciliter le retour des immigrants dans leur pays de départ.

À cause de la montée en popularité des partis politiques d’extrême droite, la peur de l’immigration et les discours d’exclusion se voient offrir une tribune. Les dirigeants, dans le but de rejoindre l’électorat de droite et d’extrême droite, ont durci les politiques concernant l’immigration clandestine (Catala, 2014, p.24-25). De ses débuts fascistes, en passant par sa renaissance graduelle dont le réseau a récemment explosé, la montée de l’extrême droite légitime ainsi le discours xénophobe.

Définition conceptuelle

Citoyenneté

Il existe deux visions de la citoyenneté qui reposent sur le concept de nation. La première est dite civique et fait fit du lieu de naissance ou de l’origine des parents de la personne concernée. Le droit à la citoyenneté ne devrait être qu’une « volonté de vivre en commun, de former une entité sociopolitique » (Paquin, 2017). Cette conception se heurte à celle ethnique, qui est beaucoup plus stricte et imperméable. D’après la conception ethnique, un lien héréditaire est de mise, car l’appartenance à une nation se transmet génétiquement.

Populisme

D’après Pierre-André Taguieff (2015), le mouvement populiste est une réaction polémique aux conséquences de la mondialisation – chômage, crises financières, immigration, multiculturalisme, effacement des souverainetés nationales – de la part de masses souvent exclues des nouvelles stratégies politiques. Populisme réfère à population, donc des citoyens ordinaires se sentant délaissés par les élites et qui perdent confiance en le gouvernement pour faire valoir leurs intérêts. Il s’agit souvent d’une critique de la démocratie au nom de la souveraineté réelle du peuple. Taguieff (2015) décrit ces citoyens comme étant marginaux, mais intensivement ethnocentristes et souvent xénophobes. Dans le cas de l’extrême droite, ce populisme est à la base de sa montée rapide dans le discours politique actuel.

Multiculturalisme

D’après Sabine Choquet (2017), un des grands modèles d’intégration en mesure d’immigration est celui du multiculturaliste. Ayant comme principe fondamental l’égalité, l’approche multiculturaliste tente de faire un postulat universaliste des droits tout en prônant un respect du droit à la culture et religion individuelle.  Des identités particulières ou marginales (sexe, religion, orientation sexuelle, origine) bénéficieraient de certaines mesures pour prendre en considération des discriminations pouvant nuire à cette égalité (Choquet, 2017). L’approche multiculturaliste demande donc une définition précise de concepts tels que l’égalité et  même la tolérance, puisque cette définition est souvent relative à l’entendement personnel.

Normalisation

D’après Samuel Jeanson (2017), la normalisation est une «stratégie postfasciste qui a comme objectif principal la purification de l’image d’extrême droite dans l’imaginaire politique, sociétale et médiatique». Le Front National a particulièrement contribué à ce processus de dédiabolisation d’après Jeanson (2017). Cette normalisation se remarque dans le discours politique français, qui emprunte de plus en plus des idées de l’extrême droite, peu importe l’identification politique (Christine Barats-Malbrel, 1998).

Questionnement

Après les recherches effectuées, il est possible de noter que l’étude du thème de l’extrême droite peut parfois poser certaines difficultés. En effet, dans certains cas, il est difficile de tracer la ligne entre ce qui relève de l’extrême droite et ce qui est une préoccupation justifiée pour la sécurité ou pour la préservation d’une culture nationale. L’analyse des politiques migratoires est un bon exemple de la délicatesse de cette question. La majorité de ces politiques sont mises en place par des partis qui ne sont pas qualifiés de partis d’extrême droite. Pourtant, certaines d’entre elles semblent s’approcher du discours populiste et anti-immigration. De ce fait, il est justifié de se questionner sur les critères à utiliser pour déterminer ce qui appartient réellement au domaine de l’extrême droite. Ces critères sont-ils relatifs aux individus qui analysent ces questions? Il est rare qu’un individu affirme défendre des idées d’extrême droite, le terme lui-même est lancé par les adversaires. Pourtant, cette idéologie a su plaire à un électorat de plus en plus désorienté face aux crises économiques, identitaires et migratoires, et les liens supposés entre les trois.

Dans un autre ordre d’idées, la rhétorique de l’extrême droite est complexe et très manipulatrice, quoique l’on peut argumenter que la politique en générale semble de plus en plus s’y prêter aussi. Il a déjà été établi que la peur est utilisée pour légitimer les sentiments xénophobes et l’opposition à l’immigration. Si ces techniques fonctionnent, c’est que ce sentiment de peur n’est pas strictement fictif ni injustifié. L’idéologie de l’extrême droite devient par contre une vision unilatérale du monde. La vie est dichotomique : c’est soit eux ou bien c’est nous. Comment répondre à une telle idéologie sans tomber dans un débat superflu et illusoire? Quelle tolérance devons-nous apporter face à l’intolérance au nom de la liberté d’expression dont se défend la plupart des démagogues de cette droite radicale?

La place du nationalisme dans l’enjeu migratoire pose aussi un questionnement intéressant. Un sentiment nationaliste fort est-il forcément opposé au désir d’intégrer avec succès les immigrants? La conception du nationalisme semble avoir une influence sur la réponse à cette question. Le nationalisme est-il rendu désuet dans une ère mondialisée, dont les barrières culturelles sont de plus en plus difficiles à maintenir?

Médiagraphie

Monographies

Ouvrages généraux

Schulmann, Lola et al. « Les contrôles des migrations internationales : vers un protectionnisme accru? ». In Atlas des migrants en Europe, 2e édition, sous la direction d’Olivier Clochard, pages. 35-77. Paris : Colin, 2012.

Welsh, Jennifer. Le retour de l’histoire : Conflits et migrations au XXIe siècle. Montréal : Boréal, 2016, 126-138 pages.

Ouvrages spécialisés

Basternier, Albert et Felice Dassetto. « Allemagne, France, Pays-Bas, Belgique ». In Immigration et espace public: La controverse de l’intégration. Paris : CIEMI. Pages. 156-168.

Catala, Michel. « Libre circulation et mobilité en Europe : Du succès à la remise en cause des accords de Schengen ». In Migrations et mobilités en Europe, sous la direction de Paul Lees et al. Pages. 11-31. Berne : Peter Lang, 2014.

Ritaine, Évelyne. « L’Étranger et le Populiste en Italie : liaisons dangereuses ». In L’Europe du Sud face à l’immigration : Politique de l’Étranger, pages. 29-70. Paris : Presses universitaires de France, 2005.

Taguieff, Pierre-André. « Pathologies de la démocratie ou dérives démagogiques ». In La revanche du nationalisme. Paris : PUF, 2015. Pages. 88-89.

Articles de périodiques

Barats-Malbrel, Christine. « Politisation de l’immigration en France : Logiques politiques et enjeux discursifs ». Quaderni. En ligne. No. 36 (Automne 1998). Page. 81. In Persée. Lyon : UMS 3602 Persée. <http://www.persee.fr/doc/quad_0987-1381_1998_num_36_1_1364>. Consulté le 7 février 2018.

Betz, Hans-Georg. « Politique et société : Contre la mondialisation : xénophobie, politiques identitaires et populisme d’exclusion en Europe occidentale ». Les populismes. En ligne. Vol. 21, no 2 (2002), pages. 9-28. In Érudit. Montréal : Consortium Érudit. <https://www.erudit.org/fr/revues/ps/2002-v21-n2-ps405/000477ar/>. Consulté le 4 février 2018.

Choquet, Sabine. « Les modèles d’intégration en Europe ». Question d’Europe. En ligne. No. 449, 30 octobre 2017. <https://www.robert-schuman.eu/fr/questions-d-europe/0449-les-modeles-d-integration-en-europe>.

Costa-Lascoux, Jacqueline. « La lutte contre le racisme en Europe : Les instruments internationaux ». Érudit : Revue Européenne des migrations internationales. En ligne. Vol. 11, no 3 (1995), page. 205. In Persée.Fr. Lyon : Services documentaires multimédia. <http://www.persee.fr/doc/remi_0765-0752_1995_num_11_3_1487>. Consulté le 4 février 2018.

Diouf-Kamara, Sylviane. « Hommes et migrations : La montée du sentiment anti-immigrés aux États-Unis ». Quêtes d’identités. En ligne. No 1180 (Octobre 1994), page. 36. In Persée.Fr. Lyon : Services documentaires multimédia. <http://www.persee.fr/doc/homig_1142-852x_1994_num_1180_1_2303?q=anti-immigration>. Consulté le 6 février 2018.

Revues de vulgarisation

Bréville, Benoît. « Embarras de la gauche sur l’immigration ». En ligne. In Le Monde Diplomatique. Avril 2017. <https://www.monde-diplomatique.fr/2017/04/BREVILLE/57387>. Consulté le 6 février 2018.

Knaebel, Rachel. « Comment l’extrême droite mène la bataille des idées ». In Le Monde diplomatique (Juillet 2017). Pages. 16-17.

Sites Internet

Bock-Côté, Mathieu. Le Figaro.Fr. « Pourquoi l’immigration massive doit cesser ». En ligne. 25 juin 2015. <http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015/06/25/31003-20150625ARTFIG00275-pourquoi-l-immigration-massive-doit-cesser.php>. Consulté le 10 février 2018.

Taillefer, Guy. Le Devoir. « L’extrême droite banalisée en Europe ». En ligne. 28 décembre 2017.  <http://www.ledevoir.com/opinion/editoriaux/516313/europe-l-extreme-droite-banalisee>. Consulté le 5 février 2018.