par Audrey St-Louis et Steph Couture-Vanasse

Introduction

Le voyage est une activité de plus en plus accessible, grâce aux nouveaux moyens de transport et à la réduction des coûts pour se déplacer. Cependant, cette montée en déplacements de populations entraîne certaines dynamiques au sein des différents groupes et mène à des échanges parfois difficiles. Le sujet à l’étude est le tourisme en Croatie, plus précisément dans la ville de Dubrovnik. Ce tourisme est souvent considéré comme la seule source de profit dans le pays et même la politique de développement économique est basée sur cette seule industrie, d’où le phénomène de mono-industrie (Dérens, 2018). C’est pourquoi le tourisme en Croatie est si important et, également, controversé. Les motifs qui ont inspiré les chercheurs à choisir ce sujet de recherche est leur intérêt pour la géographie et le tourisme, ainsi que les enjeux socio-économiques liés à ceux-ci, notamment en ce qui a trait à la population locale. La visée est de comprendre et d’analyser l’évolution de l’industrie touristique et les impacts socio-économiques, plus précisément sur la population et la société. Pour cela, les chercheurs aborderont les questions la mono-industrie du tourisme, de l’évolution de l’économie du tourisme, de la tourismophobie et de la reconnaissance publique des événements liés à la guerre de Croatie. 

 

Analyse

Le présent travail de recherche s’intéressera principalement à l’évolution socio-économique de l’industrie du tourisme en Croatie et des enjeux qui y sont aujourd’hui reliés. Il est important de comprendre que le tourisme en Croatie est un enjeu géopolitique, puisqu’il s’agit d’une source de rivalités de pouvoir et d’influence sur un territoire défini et les populations qui y vivent. En effet, les acteurs, tels que les différents paliers gouvernementaux, les touristes et la population locale, ont des visées différentes, et cela cause des tensions au sein du territoire (Durocher, 2017a). Mais d’abord, il est pertinent de comprendre ce qui rend la Croatie si attrayante pour les touristes. Ce pays fait partie des chanceux qui touchent la mer Adriatique. Ainsi, ses merveilleuses plages sont très prisées par les visiteurs. Également, la Croatie se trouve à être un endroit de premier choix pour les bateaux de croisières qui longent ses côtes. Ces derniers s’arrêtent souvent à Dubrovnik durant leur trajet, car il s’agit d’un endroit dont les vacanciers raffolent (Dérens et Geslin, 2018). Ainsi, les premiers acteurs géopolitiques sont les touristes. Leur visée est leur déplacement et leur habitation temporaire en dehors de leur milieu de vie quotidien. Ils se déplacent pour actualiser les pratiques touristiques dans un espace autre que celui qu’ils côtoient tous les jours (Durocher, 2017b). Les bateaux qui accostent en Croatie transportent de nombreux touristes qui découvriront le territoire et les attraits touristiques du pays. En ce sens, le tourisme comprend deux éléments importants : le déplacement et l’inscription dans le hors-quotidien (Durocher, 2017b).

 

Pour poursuivre, la Croatie est composée de sept cents îles, dont environ cinquante sont habitées par la population locale. Cependant, le tourisme de masse fait en sorte que plusieurs citoyens décident de partir de leur pays. Si la Croatie se remplit de touristes et d’habitants temporaires, il va de soi qu’elle se vide de sa population déjà établie (Dérens et Geslin, 2018). Alors, le deuxième acteur géopolitique est la population locale. L’arrivée massive de tourisme entraîne des conséquences sur les population déjà établies, qui seront décrites plus tard. Donc, cela entraîne des rivalités entre les population locales et temporaires.

 

Généralement, les habitants permanents d’un pays, partis en vacances, sont remplacés par les touristes en période estivale. Cela permet notamment de réduire les impacts liés au déséquilibre saisonnier (de populations), ainsi que de limiter la production de déchets et d’eaux usées par les individus dans une région ou ville donnée (Dubois et Ceron, 2001). Dans le cas de la Croatie, on peut constater que ce déséquilibre persiste et a des conséquences sur la population locale, qui décident de quitter leur pays pour ne plus subir le tourisme de masse.

 

Il est également important de noter que cette dynamique entre les habitants et les touristes est un phénomène de mobilité géographique. Selon Kaufmann, le mouvement géographique lié au tourisme, plus précisément le voyage, est un phénomène temporaire et cyclique. En effet, le contexte de voyage est cyclique, puisqu’il sous-entend une répétition régulière, qui a habituellement lieu durant la saison touristique, et un retour au point de départ. Ce qui est bien différent pour les Croates qui décident de quitter leur pays, ou du moins leur ville, pour fuir les impacts du tourisme de masse. Dans ce cas, il s’agit d’un phénomène de mouvement de population qui est appelé l’émigration. La migration, contrairement au voyage, ne suppose pas le retour au point de départ, donc il s’agit ainsi d’un mouvement linéaire. Enfin, le point commun entre le voyage et la migration est le mouvement à l’extérieur d’un territoire de vie (Lord, Cassiers et Gerber, 2014).

 

Le problème a notamment commencé après la guerre de Croatie. En effet, des maisons ont commencé à se répandre sur les collines de Bol, la commune de l’île de Brač. Ces habitations sont principalement occupées par des touristes venus d’un peu partout, par exemple de l’Allemagne, des Pays-Bas et de la France (Dérens et Geslin, 2018). Il sera expliqué plus loin de quelle façon les différents paliers gouvernementaux font partie de cet enjeu géopolitiques.

 

La mono-industrie du tourisme

Un enjeu politique et économique, entraînant lui-même des conséquences sociales, se pose alors. En effet, la population locale remet grandement en question cette politique de développement économique principalement basée sur le tourisme. L’exemple de l’île de Brač est frappant. Cette station balnéaire est l’une des plus visitées de la Croatie. Même si moins de mille personnes y vivent, l’île dispose 7000 lits et est visitée par des dizaines de milliers de vacanciers entre les mois de mi-juillet à mi-septembre. Un projet visant à ajouter 350 à 900 lits dans l’hôtel Borak, un vieil emplacement de la commune, est en cours. En investissant dans un tel projet, le gouvernement contribue au phénomène de tourisme de masse et devient un acteur dans cet enjeu géopolitique. Sa visée est donc d’augmenter les espaces pour accueillir davantage de visiteurs et d’augmenter les profits dans le pays.  Cette extension de l’établissement ne plaît pas à tout le monde. Certains habitants critiquent le fait que l’hôtel Borak donne pension à des vacanciers qui ne dépenseront aucunement leur argent à Bol, le village situé sur l’île. En plus de ne pas contribuer à l’économie, les habitants vont plus loin en disant qu’ils prennent leur eau et contribuent à augmenter les déchets (Dérens et Geslin, 2018). Ainsi, il s’agit d’un exemple qui montre que les touristes ne participent pas ou ne s’investissent pas toujours à la vie à l’étranger. En effet, ce sont des voyageurs qui ne tiennent pas en compte leurs responsabilités vis-à-vis les populations locales, telles que celle de soutenir les marchands locaux. Leur plaisir est donc en marge des préoccupations de la population locale. En d’autres mots, leurs pratiques touristiques ne correspondent pas toujours aux besoins des populations locales. Il s’agit d’un enjeu géographique (Durocher, 2017b).

 

Cet enjeu est notamment plus important à Bol depuis le printemps 2017, lorsque de nouvelles lois, qui permettaient à des sociétés de prendre le contrôle de la plage de Zlatni Rat, ont été adoptées. Puisque ces sociétés peuvent rendre l’accès au littoral payant et y établir des hôtels, cela pose problème aux habitants qui tentent de garder le contrôle de cet endroit. Maintenant, ceux-ci se voient empêcher l’accès à leur propre territoire. Ces nouvelles lois sont bien différentes des précédentes, qui priorisaient l’occupation du littoral par des petits kiosques d’entreprises locales. Face aux réactions des habitants, le gouvernement n’a pas eu le choix de retirer les lignes les plus controversées de son projet de loi voté en juillet 2017. Cependant, le gouvernement de Bol, qui a donné son feu vert pour l’agrandissement de l’aéroport, affirme qu’il faudrait ajouter 4 000 ou 5 000 milles lits pour que ce projet soit rentable. À titre de comparaison, l’île de Brač ne compte qu’environ 14 000 habitants (Dérens et Geslin, 2018).

 

Bien que la mise en place d’infrastructures par les villes crée naturellement des ressources qui favorisent le tourisme, il est fréquent que certaines actions soient exécutées uniquement pour le développement du tourisme, et non pour la population elle-même. Par exemple, la mise en place d’équipement culturel et sportif pour la population local peut devenir une ressource pour le tourisme, cela se fait de façon naturelle (Dubois et Ceron, 2001). En comparaison, l’agrandissement de l’aéroport de Bol et l’ajout de lits ne constituent pas des mesures prises pour la population locale qui deviennent des ressources touristiques avec le temps. Comme le gouvernement de Bol, certaines collectivités urbaines décident de construire des installations qui n’auront que le tourisme comme vocation. La prise en charge de ces besoins touristiques n’est pas liée au processus habituel de développement des espaces urbains. Les villes peu industrialisées, mais dotées de patrimoines culturelles, sont plus portées à prendre des mesures dans la but de favoriser le tourisme que les villes qui vivent un croissance économique. Pour ces dernières, les hôtels sont déjà remplies par les fonctionnaires venus d’ailleurs (tourisme d’affaires) (Dubois et Ceron, 2001). Puisque la Croatie possède beaucoup de lieux patrimoniaux, elle tente à sa façon de favoriser le tourisme.

 

D’autres régions de la Croatie connaissent des problèmes sociaux semblables face au tourisme de masse. En effet, la ville de Dubrovnik, considérée comme une des perles de l’Adriatique, est aujourd’hui envahie de visiteurs. Cela devient un problème pour les habitants. L’ancienne ville fortifiée, qui est inscrite au registre du Patrimoine mondial de l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture), est encombrée de touristes qui y bloquent les entrées. Les bateaux de croisière n’aident en rien cette situation, puisqu’ils transportent des milliers de vacanciers qui courent dans les rues pour voir les fameux lieux de tournage de la série Games of Thrones. Pendant les jours normaux, il y a environ huit bateaux transportant plus ou moins 2 500 personnes qui accostent à Dubrovnik. Certains jours, le nombre de bateaux peut même grimper à 13 navires durant la haute saison(Stojanovic, 2018).

 

Dubrovnik est tellement visitée que certains affirment qu’il n’est plus vraiment possible de la découvrir réellement, car les touristes risquent seulement de se marcher sur les pieds. L’expérience de la ville n’est donc plus plaisante ni pour les habitants ni pour les visiteurs venus d’un peu partout. C’est devenu un problème pour la réputation de la ville, à un tel point que l’UNESCO a averti que son statut de Patrimoine mondial était à risque à cause du nombre toujours grandissant de touristes qui visitent la ville portuaire. Les solutions proposées par certains blogs de voyage sont simples : les touristes devraient visiter les autres vieilles villes qui se trouvent autour, telles que Ohrid, dans la Macédoine. Également, en 2017, les autorités locales annonçaient un plan pour « respecter la ville ». Ce plan visait notamment de limiter le nombre de touristes arrivant par bateau à 4 000 peu importe le moment de la journée. Bien que les navires paient pour s’amarrer au port de Dubrovnik, les entreprises locales reçoivent peu d’argent de la part des vacanciers. Ces derniers ne voient simplement pas l’intérêt de dépenser leur argent aux boutiques et aux restaurants de la ville, puisque tout ce qu’ils ont besoin est à leur disposition grâce à leur tout-inclus. En plus de ne pas contribuer à l’économie locale, ceux-ci dérangent les habitants en courant dans la ville pour voir les sites et pour prendre des photos (Stojanovic, 2018).

 

Le tourisme devient une raison qui légitimise le réaménagement des espaces urbains. Cela mène, entre autres, à la réhabilitation de certaines lieux patrimoniaux, par exemple l’utilisation de certains bâtiments anciens pour une visée touristique, et à la création d’équipements culturels qui seront utilisés par la population et les touristes. Aussi, l’aménagement global de la ville peut se faire remarquer. En Europe, les villes se démarquent par une centralité, une diversité de ressources au centre de la ville et des zones piétonnes favorisant les déplacements des touristes. Pour ces raisons, le phénomène de tourisme urbain touche davantage les centres-villes et les parties plus anciennes de la ville. Cela rend difficile la diffusion du tourisme vers la périphérie, aggravant donc les impacts du tourisme de masse. Les touristes ne sont pas vraiment intéressées par le « periurbain » (Dubois et Ceron, 2001). La ville de Dubrovnik, comme décrite plus tôt, ne fait pas exception. La concentration de l’attrait touristique dans la ville de Dubrovnik, notamment dans la partie la plus ancienne de celle-ci, rend difficile la diffusion du tourisme. Puisque les visiteurs se concentrent aux mêmes endroits, il devient difficile pour la population de cohabiter avec ceux-ci. Les touristes dérangent leur vie quotidienne, et cela mène à une intolérance de la part de la population locale. Cependant, la concentration et la valorisation du tourisme dans les centres urbains peut mener à des politiques pour rénover l’habitat et entraîner l’embourgeoisement du centre (Dubois et Ceron, 2001).

 

Le tourisme est également un enjeu politique. Récemment, la ville de Dubrovnik a voté un projet de lois plus strict que l’ancien, qui sera en vigueur cette année. En effet, les réglementations visent à diminuer le nombre de bateaux de croisière qui accostent chaque jour à deux. De plus, ceux-ci devront contenir un maximum de 5 000 passagers. Ces mesures visent évidemment à réduire les impacts du tourisme de masse sur les habitants de la ville. Le maire de Dubrovnik, Mato Frankovic, a annoncé que les accords avaient déjà été signés avec les compagnies de croisière. Comme expliqué plus tôt, le fait que l’UNESCO ait prévenu la ville qu’elle risquait de perdre son statut de Patrimoine mondial a créé un vive réaction de la part des autorités locales qui tentent de résoudre le problème. L’UNESCO avait recommandé de ne pas permettre plus de 8 000 visiteurs simultanément dans la vieille ville. Si le nombre de visiteurs de la ville portuaire était estimé à plus d’un million en 2013, il devrait désormais se trouver près de 800 000 pour cette année (Coffey, 2018).

 

Il est important de prendre un moment pour noter que l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture) a plusieurs objectifs et devient un acteur géopolitique lorsqu’on aborde la question du tourisme. Cet organisme affirme qu’une forte composante culturelle est primordiale pour avoir un développement durable. C’est pour cette raison qu’elle promouvoit le développement et la culture partout dans le monde entier. À l’aide des différentes politiques que l’UNESCO instaure, elle travaille avec la communauté internationale et les différents gouvernements afin d’assurer la sauvegarde du patrimoine. L’organisme veut également encourager les industries à vocation artistique en plus de promouvoir le pluralisme culturel (diversité culturelle). Les conventions culturelles adoptées par l’UNESCO permettent la coopération internationale dans le but de préserver le patrimoine. Ces dispositifs sont fondés sur les valeurs et les droits des hommes (UNESCO, s.d.). Il est donc nécessaire de comprendre que l’UNESCO possède le pouvoir de mettre de la pression sur un gouvernement dans le but qu’il adopte certaines mesures, comme c’est le cas avec la Croatie lorsque l’organisme prévient la Ville de Dubrovnik qu’elle pourrait perdre son titre de patrimoine mondial.

 

Pour poursuivre, limiter le nombre de bateaux qui accostent chaque jour n’est pas la seule mesure prise par les autorités locales de ville de Dubrovnik pour réduire les effets du tourisme de masse. Par exemple, après avoir été élu en juin 2017, le maire de la ville de Dubrovnik a réorganisé les horaires de croisières pour répartir les heures d’arrivées et de départs des bateaux. Cela permet d’améliorer de façon significative la circulation des vacanciers dans la ville ancienne. Le nouveau maire a également contribué à réduire de 80% le nombre de kiosques vendant des souvenirs et de 30% le nombre de chaises et de tables dans les restaurants. Il affirme également que bien que le nombre de passagers sur les navires ait augmenté de 7% la saison dernière, les rues de Dubrovnik n’ont pas été bloquées pour la première fois depuis dix ans, ce qui constitue une réussite. Le maire affirme être prêt à perdre de l’argent, si c’est pour améliorer la qualité de vie des habitants locaux et pour rendre l’expérience de la ville plus agréable pour les voyageurs (Coffey, 2018).

 

L’évolution de l’économie du tourisme

 

Lorsque la Croatie a quitté la Yougoslavie en 1991, le pays a perdu une grande partie de son marché. En effet, la république de la Croatie se procurait ses matières premières et revendait ses produits grâce à la Yougoslavie, mais ce marché est tombé lors de la séparation, le pays a donc dû s’adapter. Cela créa un écart récessionniste, c’est-à-dire  que le PIB réel était inférieur au PIB potentiel, ce qui causa un taux de chômage supérieur au taux de chômage naturel. (Malo, 2018a) La Croatie a dû faire face à une importante crise économique, mais la situation s’est améliorée graduellement dans les années 2000. Grâce aux nouveaux emplois développés par le tourisme balnéaire, il y a eu une reprise économique, ce qui a fait diminuer le taux de chômage. Le chômage causé par la guerre se dit conjoncturel, puisque le ralentissement de l’activité économique a causé un profond déséquilibre au sein du marché du travail. La demande de travail des entreprises fut réduite, donc l’offre d’emploi fut significativement moins élevée. Ce type de chômage est principalement causé par la récession. En effet, tel que vu lors du cours d’initiation à l’économie globale, une crise économique se produit lorsqu’un déséquilibre survient dans la politique macroéconomique (Malo, 2018b). Par contre, une forte concentration touristique sur les îles, le littoral adriatique et dans les marinas crée un écart économique entre le Sud et le Nord (Chiclet, s.d). La répartition des ressources est inadéquate, ce qui crée des inégalités (Malo, 2018c).


Plusieurs circonstances ont contribué à la montée du marché touristique. D’abord, l’apparition de nouvelles technologies a grandement facilité les déplacements ainsi que les échanges entre les pays. De plus, les congés payés permettent à un plus grand nombre de personnes de profiter de leurs vacances à l’extérieur de leur pays, soit 3,5% de la population mondiale. Même si cela semble peu, les voyages sont beaucoup plus accessibles qu’au XXe siècle, où voyager était le privilège d’une petite parcelle de la population (Christin, 2017). De plus, Internet permet aux voyageurs de planifier eux-mêmes leur séjour (Egresi, 2018). Depuis l’industrialisation du voyage, certains pays sont envahis de touristes lors de la saison estivale, là où le tourisme atteint son pic de popularité. Les résidents, préférant la tranquillité, délaissent leur appartement lors de cette saison. Ces appartements sont ensuite loués par les visiteurs (Wackermann, s.d). L’État a d’ailleurs utilisé l’expansion de ce marché afin d’atteindre une certaine stabilité économique. Afin d’assurer une croissance économique durable, l’État doit obtenir une augmentation soutenue du PIB réel, c’est-à-dire augmenter la production (Malo, 2018c).

 

En 2013, tous les secteurs de la Croatie étaient en crise, sauf l’industrie du tourisme. Même si le pays s’apprêtait à être encore en récession pour une cinquième année, le pays avait enregistré 12,5 millions de visiteurs en 2012. Contrairement à aujourd’hui, le gouvernement n’était pas prêt à perdre de l’argent pour maintenir la qualité de vie des habitants locaux. Effectivement, il désirait doubler les recettes engendrées par le tourisme d’ici 2020 et les monter jusqu’à 14 milliards d’euros (Beaugé, 2013).

 

Durant cette année, la Croatie misait sur son adhésion à l’Union européenne pour faire augmenter son tourisme. Pour en faire partie officiellement, elle a dû imposer un visa à ses visiteurs étrangers, tels que ceux provenant de l’Ukraine, de la Russie et de la Turquie. Bien qu’elle n’ait pas enregistré de baisse, la mise en place de cette mesure fait habituellement décroître les entrées dans un pays de 10% à 15%. Tout en misant sur les visiteurs venant de l’Europe,  le gouvernement prévoyait investir 7 milliards dans l’industrie du tourisme. Avec cet investissement, il voulait augmenter le nombre d’hôtels et faire développer de nouvelles stations balnéaires. En plus d’ouvrir 20 000 chambres d’hôtel de plus, le gouvernement croate voulait se servir de cette opportunité pour créer des emplois, car le taux de chômage de la Croatie était très élevé. En effet, il se situait à 18% pour la population en mesure de travailler et à 50% pour jeunes. De plus, il voulait prolonger la saison touristique afin d’augmenter ses recettes. Cependant, cette forme de mono-industrie peut avoir des conséquences désastreuses pour un pays, qui seront abordées plus loin (Beaugé, 2013).

 

La tourismophobie

L’activité touristique entraîne des réponses négatives de la part de la population locale. En effet, plusieurs villes européennes, dont le nombre de touristes ne cesse d’augmenter, ont des préjugés négatifs à leur égard, ce qui renforce le mouvement anti-touristes et la tourismophobie. Par exemple, à Barcelone, des manifestations ont lieu afin de pousser le gouvernement à implanter des mesures visant à réduire les désagréments liés aux touristes qui, selon la population locale, n’ont pas d’éducation. Ces préjugés sont causés par le comportement inadéquat de certains touristes, tels que l’excès d’alcool ou de drogues, des fêtards bruyants, etc. Pourtant ce n’est pas tous les touristes qui sont nuisibles, puisque un bon nombre d’entre eux voyagent avec de bonnes intentions et sont respectueux envers la population locale, mais la surmédiatisation contribue à la généralisation d’une image négative des touristes. En 2014, un groupe de vacanciers venus d’Espagne a fait la une des journaux après s’être présentés nus dans un marché. Cet événement inusité a fait le tour du monde et a renvoyé une image négative du tourisme. De plus, on les accusent de payer pour résider dans des appartements non déclarés par les habitants locaux. Ces appartements, notamment accessibles par le biais de la plateforme Airbnb, sont de plus en plus populaires, mais manquent parfois de réglementation (Ballester, 2018). Un préjugé est une idée préconçue menant à adopter un comportement discriminatoire (Bauer, s.d.). Les préjugés entretenus par les Croates à l’égard des touristes les mènent à adopter une attitude négative.


De plus en plus de touristes sont à la recherche d’expériences authentiques, alors ils ne se limitent plus aux destinations populaires, ce qui détériore la qualité de vie des résidents. En effet, les voyageurs ne se contentent plus seulement des musées et d’attractions touristiques, ils veulent s’imprégner de la culture du pays visité et, pour cela, ils visitent les quartiers résidentiels, ce qui dérange parfois les locaux (Egresi, 2018). À Barcelone, l’aspect des quartiers se modifie peu à peu afin de plaire à la clientèle étrangère. En effet, depuis 1932, on observe une densification du quartier résidentiel de la Barceloneta, les immeubles sont plus imposants et attrayants afin de répondre à la demande, mais cela entraîne une hausse considérable du coût de la vie pour les habitants (Ballester, 2018). Certains marchés publics à Barcelone, sont tellement chers que les résidents ne peuvent plus se permettre de faire leur courses chez les commerçants locaux. L’équilibre macroéconomique est modifiée, puisque la demande globale des ménages est inférieure à l’offre globale. Les marchands doivent donc ajuster leurs prix ou leur productivité (Malo, 2018b). Dans le documentaire Les ravages du tourisme de masse, on peut y voir un marché très attrayant, ce qui attire beaucoup de touriste. Toutefois, les prix sont tellement élevés que les gens ne peuvent plus se permettre de faire leurs courses chaque semaine à cet endroit. De plus, la majorité des touristes viennent pour prendre des photos, les vendeurs doivent donc s’adapter à la nouvelle clientèle en instaurant de nouvelles politiques interdisant les photos et en proposant des produits plus susceptibles d’être achetés par les touristes (Christ, 2017).

Le phénomène de transformation visuelle des quartiers dû au tourisme est appelé la gentrification touristique. Cela consiste à embellir une ville ou un quartier afin d’attirer les touristes. Ce phénomène est un objet de révolte pour les résidents des quartiers de plus en plus touristiques (Egresi, 2018).

 

Toujours dans le quartier de la Barceloneta, on peut observer des pancartes revendicatrices sur les balcons des appartements. Ceux-ci critiquent les compagnies immobilières qui contribuent à l’implantation d’appartements touristiques. Les habitations sont de plus en plus occupées par les touristes, donc la population se sent exclue de son propre quartier et demande un contrôle plus strict des appartements déclarés et, surtout, non-déclarés (Ballester, 2018). En Croatie, il est possible d’observer des manifestations et des marches anti-touristes, en particulier dans la ville de Dubrovnik.

 

La reconnaissance publique des événements

 

Pour poursuivre, le tourisme de la Croatie pose un autre problème socialement important. En effet, on constate un refus de reconnaître publiquement les événements qui ont eu lieu durant la guerre afin de ne pas développer une forme de tourisme de guerre. Sociologiquement, le fait de reconnaître publiquement ce qui a eu lieu durant la guerre a parfois des bénéfices pour les populations touchées, tels qu’éduquer les futures générations pour ne pas qu’elles répètent les mêmes erreurs. Cela peut aussi apporter une forme de repères pour comprendre les événements passés aux habitants et les aider à traverser certaines épreuves (Rivera, 2008).

Cependant, la Croatie n’est pas totalement décidée à commémorer ces événements, car la vision internationale d’un pays peut avoir des impacts sur les investissements étrangers. Des événements comme la guerre peuvent attirer une forme d’attention négative pour un pays et ainsi avoir des impacts sur son économie. Ainsi, comment les gouvernements gèrent leur passé est une affaire économique et internationale. Par exemple, le gouvernement croate a altéré la réalité des événements de la guerre de sécession des années 1990. Les forces croates voulaient créer un État « ethniquement pur » en le nettoyant de tout ceux qui n’étaient pas croates. Ainsi, plusieurs acteurs importants de ces conflits ont été inculpés de crime de guerre. La façon dont les médias et l’État s’adressent à propos de la guerre divergent souvent de la réalité, car ils ont un pouvoir politique de modifier ce qui est divulgué publiquement (Rivera, 2008).

Le fait que certaines actions, telles que les camps de concentration, aient été entreprises par la Croatie durant la guerre peut faire en sorte de nuire à son image internationale. Les camps de concentration sont un exemple de comment le racisme et l’oppression peuvent prendre une forme violente. La racisme est un phénomène social qui pose, à tort, l’existence de différentes races humaines pour justifier l’établissement de rapports de pouvoir entre elles. Certaines « races », les Croates dans ce cas-ci, se considèrent ainsi intrinsèquement supérieures à d’autres. Le racisme est donc l’accumulation des préjugés concernant un groupe pour le discréditer. Cela mène une partie de la population à être rejetée et isolée, acte qui est justifié par le fait que ce groupe de personnes partagent un ou plusieurs caractères « héréditaires » et mal perçus par la majorité de la population. Éventuellement, ce phénomène peut mener à la haine chez le groupe discriminant. Ce dernier tentera de détruire le groupe qui est marginalisé en l’attaquant (Neuburger, 2018). Dans le cas de la Croatie, des camps de concentration ont été mis en place dans le but de faire une nettoyage ethnique, ce qui montre la hausse de la négation radicale chez les Croates envers les autres groupes. Évidemment, les brochures touristiques, pour ne pas nuire à l’économie, ne vantent pas cette partie sombre de l’histoire croate. C’est une des principales raisons qui expliquent le refus de reconnaître ces événements.

Le tourisme de la Croatie s’est totalement remis des impacts de la guerre, grâce aux méthodes employées par le gouvernement pour que la communauté internationale regagne confiance en la destination. Les méthodes étaient nombreuses et diverses : participation à des foires internationales sur le tourisme, brochures vantant le pays, visites payées pour les journalistes internationaux, etc. Le pays a même été nommé « Destination de l’année » par Lonely Planet en 2005 et par National Geographics en 2006. Cependant, dans sa campagne de tourisme d’après-guerre, le gouvernement croate a omis une importante partie de l’histoire du pays : la guerre de son indépendance. Cette omission de l’histoire par l’industrie du tourisme est directement liée à l’absence de commémoration des événements liés à la guerre par les autorités locales. Il y a peu de monuments ou musées dédiés à la guerre. Jusqu’en 2007, même le Musée de l’Histoire de la Croatie n’a pas ajouté d’expositions concernant l’histoire croate après l’indépendance. Pour se défendre, le musée expliquait simplement qu’il n’y avait plus d’espace pour une telle exposition. De plus, le gouvernement croate n’a pas créé d’institutions destinées à l’éducation à la guerre ou aux conflits ethniques. Ainsi, on tente de cacher une partie de l’histoire pour ne pas nuire au tourisme du pays. La Croatie va même jusqu’à se détacher des anciens pays formant la Yougoslavie pour se rapprocher de l’Europe (Rivera, 2008).

 

Le refus de la Croatie de reconnaître une partie de son passé afin de préserver son image internationale peut avoir des conséquences psychologiques pour la population locale. Si ces événements ne sont pas commémorés, cela peut empêcher la population de vivre son deuil collectif de façon appropriée. Ce type de deuil se produit lorsque plusieurs personnes vivent de façon simultanée une perte. Bien qu’il puisse s’exprimer de façon intime, le deuil collectif n’a pas uniquement lieu dans un espace privé. En effet, il peut s’exprimer dans un endroit public, par exemple lors de journées de commémoration. De plus, les médias ont un rôle important dans le partage de la perte et peuvent ainsi rejoindre plus de personnes qui voudront exprimer leurs émotions collectivement. Les événements publics pour commémorer la perte servent à légitimer les émotions partagées par un groupe de personnes, telles que la tristesse collective (Papalia et Martorell, 2018).

 

Conclusion

 

En conclusion, le tourisme de masse de la Croatie est un enjeu géopolitique, puisqu’il crée des tensions entre divers acteurs politiques qui ont des visées différentes. Certains acteurs, tels que la population locale et l’UNESCO, font pression dans le but que les différents paliers gouvernementaux adoptent des lois pour améliorer la qualité de vie des habitants et promouvoir la culture sans nuire au tourisme. Aussi, la Croatie refuse de reconnaître une partie de son histoire, puisque cela pourrait nuire à son image internationale. Cela a des impacts sur la population, puisque les événements ne sont pas commémorés et, donc, le deuil collectif ne peut pas avoir lieu. De plus, le tourisme apporte des bénéfices, mais également des conséquences négatives dans l’économie locale et macroéconomique. Le tourisme permet une croissance économique, mais les marchands doivent adapter leur offre en conséquence. Pour finir, les mouvements anti-touristes et la tourismophobie sont dus en partie aux préjugés entretenus par la population.

 

Dans le présent travail, il a été possible d’analyser les différentes sphères du tourisme en Croatie. D’abord, les concepts de géographie ont permis de mieux comprendre le phénomène de tourisme de masse et les distinctions entre la migration et le voyage. Le côté géopolitique de cette discipline a permis de dresser un portrait des visées des différents acteurs politiques. Par le biais des concepts économiques, il a été possible de comprendre les impacts du tourisme dans l’équilibre économique du pays. Une analyse politique a permis d’observer les mesures prises par les différents paliers gouvernementaux en lien avec le tourisme ainsi que leurs visées et leurs impacts. Grâce au concept anthropologique du préjugé, une analyse du comportement de la population à l’égard des touristes a été possible. À l’aide du concept psychologique du deuil, il a été possible de comprendre comment le refus d’un pays de reconnaître une partie de son passé peut entraîner des conséquences psychologiques sévères pour la population. Si le tourisme est la principale source de développement économique de la Croatie, il serait intéressant de s’informer sur les possibles conséquences d’une limitation du nombre de touristes.

 

Médiagraphie

 

Ballester, P. (2018). Barcelone face au tourisme de masse : « tourismophobie » et vivre ensemble. Théoros, 37(2). Repéré à https://journals.openedition.org/teoros/3367

 

Beaugé, F. (01 juillet 2013). En Croatie, le tourisme, seul secteur qui ne connaît pas la crise. Le Monde. Repéré à https://www.lemonde.fr/europe/article/2013/07/01/croatie-le-tourisme-seul-secteur-qui-ne-connait-pas-la-crise_3439873_3214.html

 

Bauer, M. (s.d.) Préjugé et discrimination. Dans Universalis. Repéré à http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/prejuges-et-discrimination/

 

Chiclet, C. (s.d). Croatie. Dans Universalis. Repéré à
http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/croatie/

 

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