Aux frontières de l’Europe : entre migrations et exclusions

 Par Philippe Audette et Valérie Blanc Migrants_in_Hungary_2015_Aug_018

Ce que l’Union européenne et les médias appellent « la crise des réfugiés de 2015 » amène les gouvernements, les organismes non gouvernementaux et   les populations en général à se poser certaines questions à l’égard des différents types de migrations. Comme l’a souligné Catherine Wihtol de Wenden,   spécialiste des questions migratoires, « [d] epuis les années 1990, il est devenu facile d’avoir un passeport pour sortir de son pays dans presque tous les   pays du monde […] [m] ais le déséquilibre s’est alors creusé avec un droit d’entrée de plus en plus dissuasif […]. »(Wihtol de Wenden, 2015, p. 4) Malgré des migrations diverses, volontaires ou non, les frontières entre les territoires sont de plus en plus protégées et les frontières symboliques de l’exclusion sont présentes plus que jamais. Dans ce contexte, il convient d’explorer les questions migratoires à l’égard de différents angles d’analyse. Dans un monde globalisé, comment peut-on définir les questions migratoires ? Quels sont les concepts, les notions et les théories clés d’analyse de ces questions migratoires ? Quels sont les territoires touchés? Qui sont les acteurs impliqués ? Quels sont les enjeux locaux, régionaux, nationaux et mondiaux qui leur sont associés ? Après une remise en contexte de ce sujet, les divers notions et concepts seront définis ; les territoires et acteurs précisés et les enjeux questionnés.

Mise en contexte : Frontières, souveraineté, nationalisme et libertés

En premier lieu, il est important de bien saisir que les migrations ont toujours fait partie intégrante de l’histoire de l’humanité. Pour reprendre les mots d’Atak, Crépeau et Nakache (2009, p.8): « La migration est une constante de civilisation ». Que ce soit à la recherche de nouveaux territoires (emplacement, ressources) ou pour fuir les diverses catastrophes naturelles et humaines qui ont jalonné l’histoire, ce phénomène a été – et est encore aujourd’hui – indissociable de l’évolution des différentes régions de la terre et de la composition des peuples qui les ont habitées, transformées, aménagées. L’« envie de partir », de l’ailleurs sous toutes ces formes (voyage, travail, exploration , fuite, etc.) doit aussi être mis en perspective quand on considère qu’avant l’Antiquité, se déplacer était le mode de vie principal. Aujourd’hui, avec l’augmentation importante de la population mondiale et la multiplication des échanges, on reconnaît le droit, notamment dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 (article 13) à toute personne – et ce, peu importe les motifs – d’être libre de quitter tout pays. (Morice, 2012, p.13) En ce sens, parler de migration signifie nécessairement traiter de la question des frontières, car malgré le droit mentionné précédemment, les États le bafouent constamment, soucieux: « […] d’exercer un droit souverain sur leurs frontières, à l’entrée comme parfois à la sortie ». (Ibid., p.13)

D’ailleurs, comme le soulignent Gastaut et Wihtol de Wenden (2013, p. 7), « […] il n’y a point de frontières sans transgression et point de migrations internationales sans frontières traversées […] ». Historiquement, dans le monde dit occidental, les espaces délimités par des frontières contrôlés par un État existaient déjà sous l’Empire romain. En effet, l’État de droit romain qui transcendait les dirigeants de l’Empire protégeait les limes, frontières considérées comme propices aux invasions barbares. Au Moyen — Âge, les royaumes étaient la propriété de princes, mais tranquillement, les États prénationaux furent créés notamment pour des raisons de protection des royaumes. Toutefois, ce n’est qu’en 1648, avec les Traités de Westphalie que les États souverains devinrent les acteurs principaux des relations internationales donc des relations au-delà des frontières nationales. (Postel-Vinay, 2011, p. 2) Au XIXe siècle, le colonialisme et la signature des traités inégaux modifièrent les conceptions étatiques hors Occident. Par exemple, en 1840, le Traité de Londres délimita les frontières de l’Empire ottoman. Celui-ci conserva sa souveraineté, mais perdit considérablement du territoire. (Ibid., p. 5) Au XXe siècle, les frontières restent indissociables de la souveraineté nationale. Certains États construisent même des murs, soient pour empêcher la population de sortir, par exemple le mur de Berlin construit en 1961, ou encore, pour empêcher l’Autre d’entrer ou soi-disant pour se protéger, par exemple, la construction du mur de séparation israélien en Cisjordanie.

Lorsque l’on traite de la souveraineté étatique délimitée par les frontières, on ne peut faire fi du nationalisme. Une façon classique de présenter le nationalisme est de le caractériser par son caractère ethnique (conception allemande) ou civique (conception française). En fait, cela se réfère à Johann Gottfried Herder qui proposa la nation dans une dimension subjective basée sur l’argumentaire historique, linguistique et ethnographique et à Joseph Ernest Renan qui se basait sur le sentiment national et la volonté de vivre ensemble. (Noiriel, 2005, p. 135 et 142) Ces conceptions, issues des premières réflexions du XIXe siècle, avaient pour objectif de définir la citoyenneté. Une conception plus actuelle, notamment celle de Michel Seymor (2012, p. 354), se représente plutôt sept peuples qui se définissent selon leur conscience nationale : les peuples ethniques ; culturels ; civiques ; multisociétaux ; sociopolitiques ; diasporiques ; et multiterritoriaux. L’avantage de cette conception est qu’elle permet de réfléchir aux enjeux liés aux migrations puisque la citoyenneté est présentée de façon plus complexe et non pas seulement dans son caractère ethnique ou civique. Or, dans le cadre des migrations, ce sont justement la souveraineté (l’État) et la citoyenneté (la nation) qui sont remises en question par les flux migratoires. (Wihtol de Wenden, 2010, p. 15) Ainsi, l’existence même des frontières est contestée, ce qui fait que la nation crée des liens et vit des tensions avec les communautés migrantes. Une dialectique s’instaure entre elles.

Pour qu’une nation accueille des communautés migrantes, encore faut-il que les États prennent leurs responsabilités à l’égard des libertés et des droits fondamentaux des personnes. Notamment, il est accepté par les États membres de l’ONU que : « [t] out individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. » (ONU, 1948, Article 3) De plus, dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, il est aussi spécifié que : « […] toute personne a le droit de chercher l’asile et de bénéficier de l’asile d’autres pays. » (ONU, Article 14) De même que : « […] que toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille […] ». (ONU, Article 25) À cet égard, les États membres de l’ONU ont des responsabilités envers les migrant.e.s les plus vulnérables, notamment les réfugié.e.s et les migrant.e.s économiques. Or, ce droit d’asile est constamment limité par des mesures restrictives. Selon Wihtol de Wenden (2015), cette situation existe depuis la fin de la Guerre froide, car, pendant celle-ci, le migrant.e était un idéal type d’un.e dissident.e soviétique donc l’accueillir était politique ; les États rejetaient ainsi le monde qu’il quittait. Par contre, actuellement, le.la migrant.e est maintenant une personne venant d’un pays pauvre cherchant du travail ou fuyant un état de guerre. (Wihtol de Wenden, p. 1)

Outre les migrations forcées qui donnent droit à l’asile, la migration volontaire est aussi mise à mal. Les États favorisent les migrant.es économiques rentables à court terme pour ceux-ci. Les populations soutiennent les politiques gouvernementales, car le concept de liberté n’est évoqué qu’à travers des sujets souverains, mais atomisés. La liberté est limitée à une dimension individualiste et utilitariste. Or, le plus haut degré de la liberté réside, pour l’individu, dans la pleine participation à la vie collective publique et dans le fait de mettre sa volonté dans le bien commun. (Freitag, 2006, p. 19-22) En ce sens, c’est la liberté même de s’établir qui est remise en cause. Les États souverains et les citoyen.ne.s qui les composent ont une réflexion partagée à faire à l’égard des questions migratoires et de la conception de la liberté qu’ils.elles préconisent.

Migrations et exclusions

Avant de mentionner les différents territoires, les différents acteurs.trices et de s’interroger sur les enjeux liés aux questions migratoires, il convient de définir ce que l’on entend par migrations et par exclusions puisque ce sont les thèmes d’analyse retenus.

D’abord, le concept de migration fait référence au verbe migrer. Celui-ci signifie : « […] s’en aller, se déplacer en masse […] » (Aprile et Dufoix, 2009, p. 233) Donc, il s’agit de l’action de quitter un lieu pour en rejoindre un autre.

Bien que la plupart des migrations se fassent à l’intérieur d’un État, par exemple partir du Québec pour s’installer en Colombie-Britannique, les migrations internationales concernent l’ensemble des États et des citoyen.ne.s du monde. Par migrant.e international.e, l’on entend : « une personne née dans un pays et qui vit dans un autre pays que le sien pour une période supérieure à un an. » Cela comprend les migrant.e.s forcé.e.s (réfugiés, déplacés, etc.) et les migrant.e.s volontaires (travail, famille, études). (Wihtol de Wenden, 2015, p. 2)

L’action de migrer est une chose, s’ancrer dans un pays d’accueil ou de transit en est une autre. Cela dépend du pays d’accueil et de la société civile. L’intégration des migrant.e.s dans une communauté nationale est favorisée par trois éléments : les contraintes, les intérêts communs et le sentiment d’appartenance. (Noiriel, 2005, p. 199) Lorsque les citoyen.ne.s d’un État et les migrant.e.s rencontrent ces trois conditions, l’ancrage de la personne migrante est significative. Il existe aussi des signes de l’établissement d’une communauté migrante dans une société : lorsqu’il y a des lieux de culte, des écoles et des endroits de sépultures pour enterrer les morts. (Allemand, 2013, p. 173) Toutefois, comme Aldelmayek Sayad le mentionne : l’intégration est comme un « […] processus dont on ne peut parler qu’après coup, pour dire qu’elle a réussi ou qu’elle a échoué ; un processus qui consiste à passer de l’altérité la plus radicale à l’identité la plus totale […] ». (cité dans Sociologie de l’immigration, Sayad, 1994, p. 307)

Parler d’intégration ou de non-intégration implique de parler d’exclusion qui est lorsque la société civile ou les instances étatiques excluent les migrant.e.s. L’exclusion implique une « […] absence de lien social d’un individu ou d’un groupe avec la société […] [et désigne] une minorité rejetée, souvent caractérisée par la précarité et la pauvreté. » (Aprile et Dufoix, p. 137) Dans le cadre de la migration, cela signifie que les personnes migrantes peinent à s’établir dans la communauté d’accueil. Les raisons peuvent être multiples : difficulté de communication, délocalisation des emplois non qualifiés, discrimination, etc. Peu importe les raisons de cette exclusion, les citoyen.ne.s et l’État peuvent intervenir pour limiter, voire éliminer, cette exclusion.

Territoires

Lorsqu’on considère les territoires touchés par ces enjeux migratoires, force est de constater qu’ils sont multiples. Étudier ces questions suppose donc d’appliquer une analyse multiscalaire afin de tenir compte des différents niveaux d’échelles d’imbrications, d’agencements, de relations qui s’établissent entre ces « différents espaces». Des quartiers comme milieux de vie où s’implanteront les nouveaux arrivants (local); aux villes et leurs régions qui devront les intégrer économiquement et socialement (régional); aux pays qui édictent les cadres juridique et politique de l’immigration (national) et aux institutions supranationales qui cherchent à équilibrer la balance migratoire –  voire limiter les écarts entre les États membres et favoriser la coopération tant à l’interne qu’à l’externe – « […] la migration est une logique individuelle dans un espace social. » (Atak et al, Loc. cit. , p.9) Ainsi, le.la migrant.e qui s’inscrit dans un cadre qui lui est propre, s’inscrit aussi dans différents espaces qui se chevauchent.

Ces espaces sont des territoires qui, sous la lunette des sciences humaines, doivent être définis ainsi:

« Comme surface terrestre humanisée, le territoire est scène, où en tout point s’exerce l’interface nature-culture, se déroule la vie des habitants, […]. Ensemble des lieux où se déroulent les activités humaines, domaine d’intervention et d’aménagement-ménagement, « espace » de déploiement du double processus d’humanisation-territorialisation de la Terre, le territoire est le « monde » comme domaine de l’habitation des hommes ». (Lussault, 2003, p.912).

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Plus particulièrement, le contexte européen propose une construction politique récente (1985, 1990) : l’espace Schengen qui chapeaute différents niveaux d’échelle de ces territoires. Avec 26 États, dont la majorité est membre de l’Union européenne, cet espace modifie les rapports aux questions migratoires et exacerbe les réponses politiques, citoyennes et humaines des enjeux présentés plus haut dans un contexte de « crise des réfugiés ».

Acteurs

Certains acteurs.trices sont donc responsables de l’inclusion ou de l’exclusion des migrant.e.s. L’État joue un rôle prépondérant dans la mesure où il détermine les politiques migratoires et le contrôle des frontières. Le rôle de la société civile n’est pas négligeable, car elle peut contribuer à l’inclusion ou à l’exclusion des communautés migrantes. Il y a aussi les organismes non gouvernementaux (ONG) qui viennent en aide aux migrant.e.s qu’ils.elles soient volontaires ou non, caractérisé.e.s de légaux.gales ou non. Il ne faut pas non plus sous-estimer le rôle des organisations supranationales telles l’ONU, qui a notamment établi le droit d’asile tel que mentionné plus haut, ou encore l’Union européenne qui adopte des politiques communes concernant la question migratoire. Évidemment, les acteurs principaux sont les migrant.e.s eux-mêmes qui doivent composer avec les autres acteurs.trices impliqué.e.s.

Enjeux locaux, régionaux, nationaux et mondialisés

Cette mise en contexte et les concepts présentés font émerger plusieurs questions à l’égard de cette problématique d’ensemble. Quel rôle remplit la frontière, donc la souveraineté, quant à la question migratoire ? Quelles sont les contraintes qu’elles imposent ? Quelle est la dialectique entre les nationalismes et les identités présentes au sein d’un territoire donné ? Quelles sont les raisons qui entraînent les différentes communautés migrantes à quitter leur pays d’origine ? Quels sont les facteurs qui motivent le choix du pays d’accueil ? Pourquoi certains groupes migratoires sont intégrés, et que d’autres sont exclus ? Quels sont les liens entre les différents acteurs.trices ? Quelles sont les relations qu’ils entretiennent ? Quelles sont celles qu’ils n’entretiennent pas ? Ces relations diffèrent-elles d’un type de migrant à l’autre ? Si oui, de quelle façon ? Évidemment, ce questionnement n’est pas exhaustif, mais constitue une base intéressante de réflexion pour la session à venir.

Médiagraphie

Allemand, Serge. « Marseille : Une terre d’asile séculaire à l’épreuve des politiques nationales d’intégration ». ». Revue Hommes et migrations,  no. 1301 (hiver 2013), p. 168-173.

Aprile, Sylvie et Stéphane Dufoix. « Exclusion ». In Les mots de l’immigration, p. 137. Paris: Belin, 2009.

________. « Migration ». In Les mots de l’immigration, p. 233-234. Paris: Belin, 2009.

Atak, Idil. Crépeau, François et Delphine Nakache. « Introduction » In Les migrations internationales contemporaines: une dynamique complexe au coeur de la globalisation, sous la dir. de Idil Atak, p. 8-15. Montréal: Les Presses de l’Université de Montréal, 2009.

Freitag, Michel, « Au coeur de la condition humaine », Relations, décembre 2006 (Numéro 705), p. 19-22.

Gastaut, Yvan et Catherine Wihtol de Wenden. « Réfléchir la traversée des frontières ». Revue Hommes et migrations,  no. 1304 (automne 2013), p. 7-8.

Lussault, Michel. « Territoire » In Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, sous la dir. de   Jacques Lévy et de Michel Lussault, p. 912. Paris: Belin, 2003.

Morice, Alain. « Les migrants dans le monde ». In Migreurop (2012) Atlas des migrants en Europe: géographie critique des politiques migratoires (seconde édition), sous la dir. de Olivier Clochard, p. 12-13. Paris: Armand Colin, 2012.

Noiriel, Gérard. État, nation et immigration: vers une histoire du pouvoir. Paris: Gallimard, 2005, 590 p.

Organisation des Nations Unies. « Déclaration universelle des droits de l’homme ». Documents : Déclaration universelle des droits de l’homme. En ligne. s.d. <http://www.un.org/fr/documents/udhr/>. Consulté le 27 octobre 2015.

Postel-Vinay, Karoline. « La frontière ou l’invention des relations internationales ». CERISCOPE Frontières. En ligne. 2011. < http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part1/la-frontiere-ou-linvention-des-relations-internationales >.

Rea, Andrea et Maryse Tripier. Sociologie de l’immigration. Paris: Éditions La Découverte, 2008, 120 p.

Seymor, Michel. « Peuples et territoires ». Philosophiques, vol. 39, no. 2 (automne 2012), p. 353-365.

Wihtol de Wenden, Catherine. « Quelle coopération face aux défis lancés par les flux migratoires? ». Question d’Europe. En ligne. No. 340, 19 janvier 2015. < http://www.robert-schuman.eu/fr/questions-d-europe/0340-quelle-cooperation-face-aux-defis-lances-par-les-flux-migratoires>.

____________. La question migratoire au XXIe siècle: migrants, réfugiés et relations internationales. Paris: Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 2010, 264p.